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Caravage
(Michelangelo Merisi)
1608 – 09 ; 285x205 cm
La lumière vient d'en haut à
gauche, comme dans la plupart des Annonciations ; mais ce qui tranche
radicalement d'avec l'iconographie reçue tient dans le fait que la scène,
éclairée comme depuis un soupirail, nous dévoile le divin colloque sous le
mode iconoclaste de l'accidentel : picturalement parlant, la conjonction
n'oblitère pas totalement la conjoncture.
Qui
plus est, le rayon qui frappe le dos blafard de l'Ange (rosissant seulement
au coude) relègue dans l'ombre (hormis l'ourlet de l'oreille) un visage que
tant de peintres auront mis, au contraire, un point d'honneur à représenter.
Scandaleuse manière de célébrer la rencontre de Marie avec le Verbe se
seront dit les détracteurs du peintre, qui, a l'instar de Nicolas Poussin,
considérèrent que Caravage, décidément, était «venu pour détruire la
peinture ».
Mais, à bien y regarder, et loin de constituer un manque de respect vis a
vis du sujet peint, ce nocturnisme porte en lui la marque d'une vision
totalement renouvelée du message évangélique : c'est a une petite juive
pauvre que rien, à priori pouvait distinguer du commun des mortels,
que Dieu s'adresse, arrachant Marie à l'obscur destin qui aurait du être le
sien. De fait, L’Annunziata, que le chiche éclairage de la scène
condamnait en principe à rester inconnue, brille d'une discrète
phosphorescence : bien que dépourvue d'auréole (Caravage ne prise guère ce
symbole) le profil de Marie semble échappé de quelque fond dore du Trecento.
Est-il, en outre, exagère de dire qu'à l'aplomb de Gabriel, dont la main est
toute inflexion (avec ce poignet casse, il y du numen dans son index
tendu), la Vierge est comme "suscitée" par l'Envoyé de Dieu ?
L'Ange est donc descendu à la rencontre de la Vierge, confinée dans cette
sorte de chambre souterraine, mieux, il s'est enfonce vers elle dans cette
nuit épaisse ou l'humanité s'agite depuis le Péché Originel. De ce point de
vue, L'Annonciation de Michelangelo Merisi participe d'une vision symboliste
avant la lettre. Réunis dans un espace indéterminé, Marie et Gabriel, qui se
donnent à nous comme des formes gagnées sur l'ambiance enténébrée qui les
enveloppe, flottent comme flottent les images charriées par les rêves. Or,
si nous pouvons immédiatement mettre un nom sur la scène en question, nous
ne savons que penser de la nature de la représentation proprement dite. Doté
d'ailes dont la substance n'est qu'une reformation du image qui
l'accompagne, Gabriel est-il autre chose que le songe de Marie ? Dans la
plus pure tradition de l'esprit baroque. Marie rêverait ainsi qu'elle s'est
levée (le lit à l'arrière plan est défait) pour recevoir le messager
céleste. A moins que ce ne soit, au contraire, Gabriel qui "invente" ici
Marie, sommée d'apparaître entre les obliques que constituent son bras et le
linge domestique étalé sur la corbeille d'ouvrage, au sol...
Le statut des images est, par définition, incertain. Le classicisme. qui
s'évertuera à faire de la peinture un double rassurant du monde est ici
battu en brèche. Pourtant, et pour perturbante qu'elle soit, la leçon de
Caravage atteint à une profondeur inégalée. Revendiquant la profonde
ambiguïté de son art, le peintre est en congruence avec le mystère qu'il
célèbre.
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