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Giotto Di Bondone
13037-1305?
Padoue,
Chapelle Scrovegni

Cette Annonciation est peinte sur l'arc-triomphal de la chapelle, paroi la
plus en vue.
Ange et Vierge figurent dans deux édicules symétriques, dont le point de
fuite serait inverse, comme "ramené" dans la chapelle.
Les scènes divines se répondent.
En deux parties, l'Annonciation est surmontée d'une représentation de
l'Eternel, sur son trône, entouré de deux groupes d'anges.
Cette peinture fait face à celle de la paroi intérieure de l'entrée : un
Jugement Dernier dans lequel Enrico Scrovegni, agenouille, offre l'édifice
sous forme d'un petit modèle porte par un clerc.
Cette scène est double, en deux lieux, voire en un même espace dédoublé, ici
et là, de part et d'autre de l'ouverture de l'abside. Elle est passage : du
sol au sommet triomphal, de l'histoire a l’instant mystérieux, des choses
l'éternel, de la chair a l'esprit, de la nef à l'abside, de l'architecture à
la peinture. Peinture et architecture franchissent conjointement les
apparences. Une image plus bas, sur le même plan que l'Annonciation, se
trouvent de fausses ouvertures savamment placées pour absorber l'épaisseur
du mur ; annoncer la perspective d'oratoires en réalité absents. L'effet est
accentué par la superposition de sources d'éclairage, qui ajustent la
perspective : un luminaire suspendu et une baie. De part et d'autre, le
redoublement continue : chaque baie est faite de deux formes, dont le réseau
comporte une croix lobée, parfait motif de la croisée du double...
On remarquera que l'Ange tient, dans sa main gauche, un document
partiellement déroule, plaisante concession au réel, comme s'il eut pu,
durant la descente, oublier "son" texte...
Il s'agirait d'un attribut : le message annonce la mission, prévient le
trouble exceptionnel de la plus divinement visitée.
L'étroitesse du récit est parfaite, Giotto montre la coexistence des mondes,
l'instantanéité du divin, parole incarnée. Le Verbe se fait chair. La
peinture serait-elle verbe de l'architecture, un colore discours, porte aux
parois ? Un redoublement visuel qui multiplierait l'accès ? Une autre forme
d'ouverture qui surpasserait le mur ? Un ciel rapporte comme plafond ?
Cet épisode d'incarnation divine déclenché une histoire de peinture et
d'architecture, une délicieuse correspondance de l'une pour l'autre.
La traversée de l'esprit à la chair emprunte un pont de pierre qui couvre
l'entrée de la pièce secondaire dont la peinture manifeste l'arche comme un
principe. L'œuvre est un passage : un trafic d'intellectualité et de
matérialité ; son résultat n'est pas sa fin, mats son inéluctable
intermédiaire.
Gabriel est annonce, il entre sans s'annoncer. Divine apparence, il franchit
allégrement le voile des contenances.
On le sait, le voile peint n'est pas qu'élément du décor, il compartimente
l'espace, revêt les présences, et façonne la pièce. Pour la scène, il n'est
que temporairement écarté.
On ne s'étonnera pas que la peinture "finira" sur la toile.
Le rideau rappelle que "ce qui sépare" —espace— n'est pas foncièrement un
mur maçonné, mats aussi une couche, un simple film, une invention.
La peinture sur les parois remémore l'intime parente de l'espace et du mur,
et l'historique familiarité du tissu, de la paroi, et de l'écran. Tentes,
tentures, et surfaces tendues vont ensemble. Si la solidité de
l'architecture est convenue, et si la fluidité du rideau est entendue,
depuis longtemps, leur collaboration est avérée : mur-rideau, tente, surface
tendue, gonflable...
Le drap supérieur, dont le bas est rentré et le haut étendu à l'extérieur,
expose-t-il le chemin de l’Esprit qui passe de l'annonciateur rayonnant
(l'ange) à la femme ombrée, lumineusement visitée ?
Du côté de la Vierge, les rayons pourraient provenir du rideau, ou, plus
naturellement, de l'ouverture pratiquée au-dessus. Ces balconnets ajourés et
symétriques, qui montrent encore que l'architecture est nécessairement faite
d'ouvertures et d'excroissances qui la surpassent.
Giotto annonce-t-il la complicité de la toile et de la lumière ? L'intime
participation du support a sa matière picturale ?
Le divin ne connait pas la porte, il entre ou il veut : son annonce est déjà
sa venue, il advient, même au travers du mur. Le peintre ne fait que
représenter la scène ; c'est-a-dire, par l'étrange truchement du voile, lui
faire parler le langage des murs.
Le voile ne fait pas que cacher, il sépare les mondes, il ponctue, et
exceptionnellement, rapproche les univers de compréhension. La raison
n'arrache pas le voile de la passion, elle imagine le décrypter,
c'est-a-dire lui ajouter l'épaisseur de sa représentation.
La scène attire naturellement la peinture : elle expose la puissante
médiation de la langue pour la configuration des choses divinement séparées.
Le peintre peut l'entendre comme son programme.
La construction n'est jamais qu'hypothèse, cette fois-ci, Giotto réinvente
le cadre du spectacle, dans la mince épaisseur d'un moment fait de peu de
temps et d'immenses conséquences.
La disposition des deux acteurs (Ange, Vierge) dans deux lieux "symétriques"
est l'exposé, selon Giotto, de l'annonce d'un pont de chair entre la terre
et le ciel. L'œuvre moderne vient de naitre. Le franchissement est parole.
En liant du discours a l'œuvre, l'artiste moderne déclare son projet
artistique.
Autre page sur l'artiste :
-
Le Jugement Dernier
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