
|
|
Greco |
|
|
|
Greco (Dominikos Theotokopoulos dit) 114x67 cm
Il y a dans ce tableau quelque chose de déséquilibré. Quelque chose d'interrompu dans le déroulement usuel de la scène et, même, dans l'existence qu'il représente théâtralement. L'ordre harmonieux des choses aurait été celui de la lecture, au rythme lent et régulier. Mais Marie est requise par l'ange qui lui rend visite. Elle se détourne de son pupitre de lecture, laisse son livre ouvert à plat, les feuilles bougent un peu, elle tourne le torse et le cou. Le grand vêtement bleu dont elle se couvre pour se protéger de l'impudeur se défait et s'ouvre sur sa robe rouge. Ce petit livre abandonne en bas a gauche est le point de départ d'une vigoureuse oblique ascendante qui aboutit, non pas a Dieu, mais a la viole de gambe. Or en haut à gauche un autre livre reste lui aussi béant et, au demeurant, fort malmené, sur les genoux de l'Ange. Livres jumeaux, dont les déroulements narratifs et, bien sur, éthiques, se trouvent soudain suspendus. Un troisième élément important de la composition apparait alors, lui aussi malmené : le virginal, que d'une seule main distraite l'ange en bleu touche dans son octave la plus aigue ; le virginal va glisser tant il est incliné, tout prive de socle qu'il est déjà : l'ange au bras de bucheron le touche en pensant à tout autre chose. Si bien que Greco nous montre trois "boîtes", une à musique, deux à mots, négligées dans une vacance hardie. Greco dispose ces trois boîtes selon un triangle subtil formidablement étiré, dont la base est en haut. Ce triangle est fondamental, car il est le triangle du savoir : de la parole narrative-prédictive et du son mis en harmonie. Un autre triangle, plus immédiatement visible, est constitue par les trois nuages. Ce triangle, légèrement moins étiré que le triangle précédent est lui aussi incliné. L'Ange annonciateur pose ses pieds sur le premier en bas à droite. L'ange vert et rouge qui malmené son livre se tient sur le second, l'ange joueur de luth s'assied sur le troisième. L'ordre terrestre et l'ordre céleste se mêlent ainsi, par le croisement des triangles qui en dessinent les tensions ascensionnelles. L'inclinaison d'un triangle vers l'autre indique l'Incarnation à venir. Au point de croisement le plus fort apparait le point blanc de la Colombe, petit espace non-peint ou a-colore, sperme blanc, dont le mouvement échappe au plan du tableau et s'engage en volant a tire-d'aile vers le spectateur, perpendiculairement à la toile. Si l'on observe les habitants célestes de Greco, on constate que Dieu n'y figure pas. A sa place, un orchestre. Le désordre l'embrouille. On peut imaginer que l'ange au livre tient sur ses genoux une sorte de partition, qu'il délaisse, tandis que de sa main droite il essaie d'arrêter la musique. Le flutiste tourne la tête, le virginaliste fait tomber son instrument, des ailes gigotent dans tous les sens au fond à gauche, les joueurs de luth, viole de gambe et harpe continuent sur leurs lancées : mais dans l'ensemble, voici un petit orchestre fort disparate et distrait. Le monde des anges musiciens n'est pas dans l'harmonie. S'il est en paix, celle-ci est de turbulence et de tumulte. C'est en effet tout le tableau qui est secoue de la sorte, livres ouverts et délaisses, musique chahutée. Greco ne donne pas a voir dans son tableau, qui est profondément original, la transcendance ni l'effet ordonne ou impérieux de celle-ci. Il montre le désordre, et par la une liberté inattendue face au pouvoir de Dieu, qu'expliquent la distraction de l'orchestre et la composition en triangles étirés dans une sorte d'ivresse. Le désordre est celui qui déstabilise et chavire Marie. C'est également celui qui dresse l'Ange Gabriel, jeune costaud dans une extravagante robe verte au drape chiffonne et avec deux ailes d'aigle. Ces deux grandes ailes sont, chacune prise à part, les éléments réalistes du tableau. Ensemble elles deviennent incongrues. On imagine en effet difficilement un oiseau tenir son aile droite en repos alors qu'il battrait l'air de toutes les rémiges de son aile gauche. Oiseau ivre ? Oiseau voulant délibérément tomber ? Peut-être l'aile droite est-elle l'aile terrestre, la gauche la céleste ; mais pourquoi alors l'ange ferme-t-il ses gros bras sur son torse, niant l'ouverture des ailes ? Pourquoi se tient-il en respect dans l'attitude d'écoute et de soumission qui d'ordinaire est plutôt celle de Marie dans les Annonciations ? On en vient à se demander qui annonce quoi a qui. On butte ici sur une aporie du tableau, à moins de considérer que, précisément, le sujet du tableau est le désordre. L'originalité du Greco est, plus encore, dans le traitement de l'informe et dans la place importante qu'il lui assigne ici. L'informe se voit nettement dans le bois du pupitre de lecture de Marie, dans les trois images bourgeonnants (d'une touche superbe); il se voit aussi dans les tourbillons de têtes d'angelots au bord de ces nuages, dans l'étrange petit buisson à fleurs en forme de flammes (rappel du Buisson-ardent) entre les pieds de Marie et ceux de Gabriel, têtes proliférantes et végétation folle explicitant hyperboliquement, en outre, la fertilité. L'informe se montre encore dans le traitement en valeurs et en masses lourdes de certains drapes, privés de qualité de dessin et de légèreté. Que se passe-t-il dans ce tableau ? Gabriel annonce à Marie qu'elle va avoir un enfant et le monde est dans un grand désordre dont Dieu semble s'absenter. Parole et désordre. L'intelligence de Greco est de laisser ambiguë la relation entre la parole et le désordre. Certes, on peut estimer que la main gauche de Marie et l'aile gauche de Gabriel écartent le désordre et repoussent les nuages. Mais en même temps tout ici balance entre l'intime et la foule, l'ouvert et le clos, l'unique et le multiple, le réaliste et l'impossible. Marie interrompt sa lecture : la parole arrive qui va se saisir de l'informe et lui donner forme. Mais aussi bien : la parole arrive et se fraie un chemin difficile dans l'espace du réel qui lui résiste et a la vertu de pouvoir rester libre dans l'informe. Autres oeuvres : Annonciation 1570 49 x 37 cm - 1568 - 1576 117x98 cm - 1600 128x83 cm
|
♫ J. – S. Bach : Prélude pour orgue BWV 645