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Lorenzo Lotto
1527 ;
166x114
La
négation du rôle du père dans la conception de Jésus est un
point qui a particulièrement retenu 1'attention des p sychanalystes. Marie
étant fécondée par la seule vertu du Saint Esprit, Joseph est en effet
congédié. Ce scenario réussirait à éliminer le rival œdipien, permettant
ainsi au fils
de développer, sur un mode narcissique, les épisodes d'un roman familial
archétypal : "L'humble Joseph n'est pas mon père, ma mère n'a pas pu
succomber aux tentations de la chair, je suis fils d'un pur Esprit, fils
d'un Dieu et Dieu moi-même."
L'intérêt irremplaçable de l'analyse iconographique est de faire travailler
les interprétations thématiques générales, de circonscrire les écarts entre
la forme fixe d'un récit et la multiplicité de ses traitements plastiques,
de dévoiler des dissonances, des aveux, des lapsus figuratifs. A cet égard
l'Annonciation de Lorenzo Lotto est remarquable.
Quatre
personnages sont en présence : au premier plan, sur la gauche, Marie, à la
fois surprise, voire effarouchée, mais disponible, mains largement ouvertes.
A l'autre pôle de la diagonale du tableau, en haut à droite, Dieu le père,
les mains jointes, plongeant en direction de l'espace intime de Marie ;
entre ces deux pôles, d'une part l'ange Gabriel, un genou au sol. Le bras
droit érige, la main indiquant la pointe des mains de Dieu, d'autre part un
chat qui prend la fuite à la vue de l'ange.
La
distribution des personnages ordonne une sexualisation spatiale, avec des
espaces féminins (ouverture des mains de Marie, ouverture des rideaux du
lit, ouverture du lieu sur l'extérieur) et des espaces masculins (érection
de l'avant-bras droit et avancée du genou gauche de l'ange Gabriel, pointage
des mains jointes de Dieu le Père). Une cohérence métaphorique sexuelle est
manifeste dans ces jeux d'ouverture, d'exhibition, de pénétration.
C'est
bien une symbolique des plaisirs et des péchés terrestres qui semble a
l'œuvre avec cette présence énigmatique et intrusive du chat, au ras du sol
– écho figuratif du serpent de la Genèse –, avec cette nudité partielle,
troublante, de Gabriel. Autant d'éléments propres à saisir ou ravir la jeune
fille. Notons encore que la circulation des regards a pour origine le chat :
l'animal regarde Gabriel qui regarde Marie qui lève les yeux au Ciel,
ou se tient Dieu qui regarde Marie. C'est bien cette présence animale,
apparemment accidentelle, qui constitue un pôle de fascination et qui
surdétermine la scène. Certes, l'ange semble mettre en fuite l'animal, mais
ce dernier n'en reste pas moins en position centrale, immobilise dans sa
fuite, et ne cessant de s'enfuir comme le note plaisamment Daniel Arasse.
Ajoutons enfin que les coloris des vêtements de Marie et de Dieu sont
identiques, accentuant l'effet de couple, de couplage, sinon d'accouplement
entre la jeune fille et le Père.
C'est
dire si est affirmé, proclame, mis en scène, ce qui ne cesse d'être dénié
dans l'Annonciation, à savoir la sexualité dont Gabriel indique la nature
incestueuse.
Est-ce
à dire que la solution de ce rebus figuratif se réduise à une conclusion
aussi triviale ? II ne le semble pas. De même que Georges Bataille, dans
L’érotisme, récusait l'interprétation grossièrement sexuelle de l'extase
de la sainte Thérèse du Bernin, de même nous refusons de ne voir dans le
tableau de Lorenzo Lotto que la métaphorisation d'un rapport sexuel
interdit. L'image religieuse n'apparait pas seulement comme la traduction
mécanique d'un désir sexuel inconscient, au demeurant presque évident. C'est
bien plutôt l'évidence sexuelle qui est la pour aider à comprendre le
mystère de l'Incarnation. L'Ancien Testament n'invoquait-il pas déjà
le manage, l'amour et la sexualité pour éclairer le mystère de l'union de
l'homme à Dieu ?
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