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Giambattista Tiepolo
1765-70
Certes,
une nuée rougeâtre, qu'accompagnent des angelots, est en train
d'envahir la chambre de Marie ; certes, l'Ange Gabriel salue
bien bas la jeune fille, tandis que la divine
Colombe,
aux ailes déployées et reliée à la Vierge par un mince trait blanc,
s'agite au-dessus du Colloque, etc. ; il n'en reste pas moins que
cette Annonciation à de quoi nous surprendre. En un mot, Tiepolo se sert
plus d'un prétexte pour broder sur un thème donne qu'il ne sert vraiment le
message évangélique ! Ajoutons que, si le spectateur, confronte a un tableau
classique, balance presque toujours entre deux propositions, a savoir : le
peintre peint-il pour raconter ou bien raconte-t-il pour peindre?, ajoutons
donc qu'avec cette œuvre le doute n'est guère permis. La manière de traiter
le sujet (= l'art de peindre) l'emporte de loin sur le sujet lui-même, il
est vrai fort rebattu. L'ancienne nécessité de peindre entre en crise, qui
annonce, par exemple, les fantaisies religieuses d'un Gustave Doré, d'un
Gustave Moreau, ou d'un Dante Gabriel Rossetti.
De
fait, contrairement à ce que les artistes out pu produire jusqu'alors, la
Vierge correspond mal à l'idée que l'on pouvait se faire de la future
mère de Jésus. C'est une jeune personne un peu hautaine que Tiepolo a
brossée, non la douce et presque effarouchée Marie que des siècles de
dévotion ont accoutumé d'offrir aux croyants.
Dans le
second livre des Confessions, Rousseau parle d'une certaine Madame
Basile devant laquelle, un jour, Jean-Jacques s'agenouille, fou d'amour.
L'empire des femmes sur les jeunes garçons (thème que reprennent a 1'envi
Marivaux, Beaumarchais, Vivant Denon, etc.) (1) est plus que jamais dans
1'air du temps ou quelque chose de l'émancipation féminine commence de se
dire. Toutes choses égales, on peut conjecturer que, chez notre peintre,
aussi, la Femme ne boude pas le pouvoir qui peut être le sien. Et Marie,
étonnamment impérieuse, de recevoir l'hommage d'un Gabriel qui
s'humilie plus que de raison.
Ce
dernier, d'ailleurs, n'est pas en reste, qui, a son tour, nous surprend
fort. Comment penser qu'il s'agit du même personnage que celui qu'a peint
Fra Angelico ou Greco ? Vu de trois-quarts arrière, et le nez presque colle
sur le sol, l'Archange dévoile les talons nus d'un coursier endurci, non les
pieds d'un être dégagé des vicissitudes humaines. On l'imagine debout, ses
grandes ailes l'empêchant de marcher...En bref, si la lettre du Récit est,
en gros, respectée, il s'en faut de beaucoup pour que ce qui regarde
l’esprit de ce dernier le soit également. La salutation de l'Envoyé
de Dieu, telle que Tiepolo la figure, est en réalité une prosternation dont
les allures d'allégeance, pour orientales qu'elles soient, sont proprement
inouïes. Empressement et sens de la démonstration de ce curieux ambassadeur
qui ne sont pas, on l'a dit, sans provoquer chez Marie quelque
sentiment de triomphe ...
Non
content de subvertir l'esprit du propos biblique, l'artiste, également, a
traité cette Annonciation au point de faire de celle-ci une scène d'une
théâtralité exacerbée. On remarquera, à cet égard, qu'au-delà de la Parole
révélée qui veut qu'une jeune fille de Palestine ait été visitée par un Ange
(auquel s'agrègent ici d'improbables angelots), le peintre n'a pas craint
d'avoir recours au "truc" scénique le plus ostensible qui soit : ces vapeurs
rougeâtres, qui envahissent la demeure de la Vierge, sont celles d'une
émission outrancièrement fumigène, non celles d'une nuée, fut-elle céleste!
On sait que, pour les hommes de théâtre des XVII et XVIII° s, le commerce
des mortels avec les divinités de l'Olympe étaient l'occasion de donner lieu
à toutes sortes de fantasmagories ou les ressources de la pyrotechnie
n'avaient pas une moindre part. Ceci découlant de cela, la peinture
d'histoire du temps rut friande, comme on sait, de ces scénographies peintes
ou des personnages mythologiques officiaient entourés d'atmosphères
artificiellement nébuleuses. A n'en pas douter, II y a dans L'Annonciation
de Giambattista Tiepolo, un dispositif pictural de cet ordre : Marie
reçoit 1'Ange tandis que - les gros bouillons de vapeur l’attestent, - Dieu
gronde et s’agite et s’agite dans les cintres …
On
osera, alors, cette formule : la déconcertante virtuosité du peintre est
inversement proportionnelle à la foi de celui qui sacrifie, en l’occurrence,
à un travail de commande. Il reste que Tiepolo, qui, recouvrant la scène
d’une gaze aux densités vert pâle, ici, brun-rose, là (voyez la touche des
lèvres de la Vierge), nous enchante, même s’il ne nous convainc guère.
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