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Les Poubelles -
Les accumulations -
Les colères
Les poubelles
Les
poubelles représentent le
plus radical des détours de la pensée esthétique de Arman, mais aussi,
et à ce titre, au début de l'Œuvre, et en son cœur, san
s
doute ces pièces qui sont souvent des chefs-d’œuvre, sont-elles la
métaphore et l’expose le plus pur de la démarche générale du grand
artiste. Il est clair que des ses premières réalisations personnelles,
Arman met en scène en tant que forme et énergie le travail du négatif.
Lorsqu’Arman s'avise que l'objet lui-même peut advenir sans médiation en
tant, que terme autonome de la représentation, ce n'est déjà plus
l'objet qui comparait, mais son double, son négatif, son résidu, la
trace formelle de sa valeur d'usage périmée, sous l’espèce du déchet.
Ainsi apparait entre 1959 et 1963, et le cycle sans cesse repris des
POUBELLES en est l’instance princeps, une volonté qui ne cessera de
croitre et se diversifier, de créer line sorte de panoptique du négatif
de la production des sociétés industrielles.
de l’excrétion industrielle
brute, les poubelles,
jusqu'aux formes secondarisées de rebut que sont les
accumulations et en passant
par toutes les modalités destructives de l'objet, il apparait que ce
n'est pas tant à magnifier ou célébrer la société de consommation
qu’Arman s'est consacré mais exclusivement à en révéler le caractère
épidémique et mortel. El s'il est une instance en surplomb de l’œuvre,
qui l'irrigue aussi et lui confère à la fois son sens et son
authenticité, c’est bien celle de poubellification généralisée du
contexte urbain. Au-delà des
poubelles, mais parce qu'il y a eu réintuition primordiale de la
signification de la poubelle, c'est le statut global de l'œuvre d'art
dans sa visibilité, dans son essence rétinienne qui est visé par la
problématique de l'artiste, lorsqu'il ne peut décliner l’œuvre qu'a
l'enseigne de la destruction, du rebut, du déchet.
Ce qui
représente l’aspect le plus singulier, le plus novateur du
quantitativisme ustensilaire d’Arman, c'est précisément qu'il serve
l’annulation de toutes les qualités réputées être celles de la qualité
dans notre société. Car ce n'est pas d'abondance ni de valeur d'usage
que traite cette œuvre, pas même de production ni de délectation, cette
œuvre expose des dégradations et des clôtures, empile des saturations et
des paralysies, la poubelle en tant que principe en est l'horizon tout
autant que le cadre. En conséquence de quoi, si l’appropriation est un
moment majeur du geste général de l’artiste, et lui aussi souligne par
les interprètes de l’œuvre, ce moment n'est qu'ustensilaire, et sa
finalité est au-delà de l’identification des objets, car l’appropriation
se métamorphose toujours dans l’immanence de son déni, sous la forme
d'un rejet final, d'une vitrification, d'une forclusion des objets dans
la gangue du béton, de la colle, du polyester, de la soudure, du bronze
on de tout autre moyen de réduire les objets à la puissance métaphorique
de l'inutilisable, de la séparation, du réel, de la poubelle. C'est
pourquoi bien y regarder, et jusqu'aux pièces les plus récentes, en
traversant toute les procédures parmi les diachronies propres à chacune
d'entre elles, suppose toujours de se situer dans le souvenir du
monument qu’Arman a placé à l'orée de son œuvre en 1960. Car ce monument
dont ne subsiste qu’une dizaine de photographies représentant la vitrine
d’une boutique saturée d'ordures est le vrai gardien de l’esprit de
l’œuvre. Connaître et estimer beau
coup
« le plein » est la
mesure nécessaire de la compréhension des métamorphoses ultérieures. Et
cette vitrine qui fut celle de la Galerie Iris Clert, par la puissance
de démonstration de ce chef-d’œuvre sombre comme la tombe de la société
industrielle est devenue la vitrine de l'œuvre d’Arman tout entière. Et
ce n'est pas tout a fait un hasard, si précisément an moment de bâtir la
récapitulation monumentale de sa problématique et de son œuvre à venir,
Arman se laisse guider d'une certaine manière par la rigidité plane
d’une paroi transparente, la vitrine, et ce, à l'instant où il conçoit
la plus absolue démonstration d'un volume. Celui qui fut peintre, d'une
certaine façon, l’est demeuré. Par le privilège remarquable confère à la
perception frontale, Arman s'est approprié le volume pour le dénier,
comme il utilise l’objet pour en dénier la valeur d'usage.
La
poubelle, procédure et
concept générique de l'œuvre globale, n'en demeure pas moins une
typologie particulière évoluant an cours des années par cycles. Les
premières poubelles de 1960
parmi lesquelles des chefs-d’œuvre tels que la «
poubelle des enfants », la
«poubelle MENAGERE » ou la
« poubelle »
du musée Ludwig de Cologne sont des entassements dans des
parallélépipèdes de verre d'ordures sèches.
A
partir du début des années 70, grâce à l'emploi de la résine de
polyester, Arman entreprendra un nouveau cycle de poubelles organiques
dont, « frozen civilisation
» de la collection Andy Warhol.
Des
poubelles se présentant en
tant que telles jusqu’aux
accumulations, aux coupes
et coleres, il s'agit a travers une série de procédures d'un
même vœu qui se propage par cercles concentriques dont «
le plein » forme,
l'épicentre. Dans les parages immédiats des
poubelles mais formant un
déplacement déjà, sans pour autant constituer une procédure différente,
les portraits réalisent une
opération inattendue sur l’identité des sujets nommés à comparaître,
conçue sous la forme d'une séparation définitive de l'être avec un
certain nombre, d'attributs liés à son apparence et son avoir. Ainsi
Arman collecte-t-il autour de la personne qui forme le sujet du portrait
les objets par lesquels cette
personne se définit. Ces objets, entassés dans une boîte à la manière
des POUBELLES classiques, forment un réseau d'indices dénotant avec une
extraordinaire acuité de perception l’image de la personnalité du sujet.
Bien qu’Arman l’ait souvent affirmé : « J'ai une théorie très simple.
J'ai toujours prétendu que les objets s'autocomposaient eux-mêmes. »
Arman avait besoin de l’ordre de composition par facettes juxtaposées,
tout autant qu'une hiérarchie angulaire interne de distribution des
objets collectes. Mais sans donne cet ordre compositionnel
dénoté-t-il aussi, au-delà d’un rapport ustensilaire immédiat à la
matrice cubiste, et au moyen qu'elle représente d'ordonner
synthétiquement des éléments épars, l'intérêt que porte Arman, homme de
méthode, à la méthode inaugurale du XXe siècle, intérêt et
passion qui culminent dans «
hommace au cubisme » réalise en 1983. Dans cet hommage, qui
condense la procédure des coupes,
de guitares en l’occurrence, et l'accumulation des détails des
instruments de musique, Arman, dosant savamment le rythme des courbes et
des droites a exécuté sous la forme d'un chef-d’œuvre de son art, une
grande image de la dette du siècle au génie de la méthode. Dans la ligne
des poubelles encore, mais
se situant déjà dans la procédure accumulative, la pièce intitulée «
l'affaire du courrier » de
1961 représente de la manière la plus manifeste le lien profond, le lien
déductif que les procédures entretiennent entre elles.
Les Accumulations
S'il
est possible d’insister plus sur le socle remarquable que représentent
les poubelles pour les
accumulations, on considère
les toutes premières accumulations
de 1959 sous l’angle d'une poursuite par de nouveaux moyens des
allures d'objets. Q
ue
l’on privilégie à la manière américaine la filiation formelle des
résultats des procédures, ou que l’on s'attarde davantage, à la manière
européenne, sur le contenu et les dénotations de leur logique
progressive, l’effet en est le même, de démontrer l'interconnexion
générale des séries, associées pour ainsi dire à un même enjeu, relancer
jusqu’à son terme le travail du négatif, l’entreprise de
poubellification des représentations de la délectation esthétique.
Et ce n'est pas un hasard si les premières
accumulation, obéissant
certes à la loi de la collection de l’identique dérivaient encore
directement des poubelles
par le choix d'objets calamiteux, vieilles lampes, brûleurs de
cuisinière, réveils usages, tous objets de rebut. C'est en ce sens
encore que les accumulations
d'o
bjets neufs sont une extension des
accumulations de déchets,
elles-mêmes étant un déplacement des
poubelles.
Tout
objet a deux fonctions : l'une qui fut d'être pratique, l'autre qui est
d'être possédé. La rupture entre les
allures d'objets et les
accumulations est bien
une rupture de fonction. Métaphore du pinceau, l'objet des
allures est toujours une
valeur d'usage, à l’inverse l'objet, accumule préalablement, abstrait de
la sphère ustensilaire, advient de ce fait à un statut purement
subjectif. En effet, déchu de sa fonction, l'objet accumulé n'est
réinstauré dans l'ordre de la valeur et de l’échange que sous condition
d'une désignation par un sujet comme constituant d'une succession qui
confère à chaque objet la puissance d'un relais intercalaire. Dans cette
position, l’objet n'a plus à vrai dire de fonction, si ce n'est celle,
exclusivement abstraite, d'être un lien fragile entre sa singularité et
sa dissolution dans une série qui exclut cette même singularité.
C'est
pourquoi chaque accumulation
représente dans sa clôture l’approche d'un seuil quantitatif
situé entre la négation de la numération, c'est-à-dire l’impossibilité
de dénombrer les objets accumulés, et la d
ispersion de l’objet dans un ensemble flou qui lui dénierait
toute caractéristique au profit d'un continuum abstrait. Cette recherche
pour chaque accumulation du
seuil quantitatif correspond à une singulière opération de transfert de
la nature, du statut propre, de ce qui est accumulé, vers la généralité
de l'objet. Arman, il est vrai, accumule des fourchettes, des chaises,
des hélices, des tenailles, et à mesure que son œuvre croit et
prolifère, il est clair que nous sommes confrontés chaque jour davantage
à une accumulation des accumulations. Au point qu’une vision même partielle de son
œuvre laisse envisager clairement que tout objet manufacture est
susceptible de parvenir un jour ou l'autre au statut d'objet accumule.
Cette prolifération de la procédure traversant les genres et les
catégories, les caractéristiques et les singularités, entendre une
dénaturation paradoxale des objets qui cessent d'être fourche
ttes, chaises, hélices, tenailles, pour n'être plus que
relais abstraits de la continuité d'un processus dont la puissance est
de corrompre la nature intrinsèque de l'objet au profit de sa
sédimentation, sa planéité, mais aussi sa mise hors circuit dans une
sorte de périphérie exhaustive el figée ou tout usage est grandement
menacé d’aboutir au registre d'une extériorité absolue dans la marque du
pur objet soustrait de sa fonction. Arman, nouveau réaliste, est un pur
abstrait. Car il s'agit bien d'une abstraction que de concevoir les
objets sous la forme d'un objet, l'œuvre elle-même n'étant que le sens
d'identification d'un processus par quoi les œuvres ne forment plus
qu'un objet, lui-même capable d'engloutir tous les objets, réduits à
n'être que l'objet abstrait et définitif d'une extériorité irrémédiable
au monde objectif des usages.
Au fil
du temps, et selon sa méthode générale habituelle,
l'accumulation en tant que
concept et processus a subi diverses phases d'élaboration. Arman a
coutume de dire qu'il n'a pas inventé
l'accumulation mais que
l'accumulation l'a trouvé.
Les premières expérimentations de cette procédure appartiennent au geste
simple de l'appropriation. Il s'agit de quantile d’objets usages
disposés sur une surface plane mais ce peut être comme dans le cas du
petit chef-d’œuvre intitule «
les vis a la malevitch »
(1964), le contenu d'un carton de vis présente tel quel, les quatre
rabats du carton ouverts dénotant avec humour la fameuse croix noire du
peintre suprématiste russe. A partir de 1963 la découverte d'une
nouvelle technologie, l'inclusion en bloc de polyester qui sera
déterminante dans révolution des
poubelles le sera tout autant pour de nouvelles élaborations de
l'accumulation. Le modèle
latent des pièces en polyester demeure le tableau, surface plane, et
saturée de l'objet élu, multiplié par juxtaposition, accentuant le
caractère circulaire et périphérique d'un processus infini capable
d'ingérer et accumuler l'objet en tant que stock innumérable.
Car
sans doute, j'y reviens, si la procédure des
poubelles est le socle et
l'horizon de l’œuvre, le registre sans cesse réinventé de l’accumulation constitue la colonne
vertébrale de la démarche englobante d'Arman, procédant par étapes el
nombreux élargissements, mais aussi interconnexions entre les procédures
de polymérisation généralisée de la production industrielle.
Du
point de vue de la procédure dans sa version monumentale, il n'est pas
douteux que le chef-d’œuvre d'Arman dans le champ des
accumulations reste à ce
Jour sa collaboration
avec les usines Renault. II y logea comme un cancer
dans l'organisme gigantesque de la production, devant et
agglutinant filtres, vis, boulons, capots, poignées, pistons, etc.
Mais à l'ombre de cette culmination dans l’œuvre, tant en amont qu'en
aval, Arman n'a cessé do revenir au principe de l' accumulation qui semble être l'épine
dorsale des multiples procédures, et ce jusqu'à imprimer dans
l''histoire de l’art de la seconde moitie du xxe
siècle une référence conceptuelle et plastique dont il faudra bien un
jour prochain étudier l’influence sur nombre de jeunes sculpteurs
contemporains, tels que Tony Crag, Jean-Luc Vilmouth et Jacques Vieille
ou Ange Leccia et Jeff Koons, mais aussi Julian Schnabel dont les
peintures de poteries cassées sont un écho direct et systématisé des
coleres.

Les
colères
Comme
la plupart sinon tous les artistes occidentaux, Arman est issu
socialement de cette grande masse chaotique des classes moyennes. Il en
connaît mieux que quiconque les mobiles et les hochets, comme n'importe
quel grand artiste de cette époque, son art est une réplique dont la
dénotation critique ne peut être gommée. Aux fanatiques du mode d'emploi
et de la valeur d'échange, Arman oppose la fureur d'un retrait et les
exploits d'une destruction systématique. La puissance des
coleres opère en réalité à
deux
niveaux distincts. Certes elles s’adressent et répliquent a
l’imbécilité profonde des classes moyennes armées et défendues par leurs
collections de fétiches et autres maigres symboles de leur faculté
dégoutante d'indexer tout et n'importe quoi à une valeur marchande. A la
vulgarité prétentieuse de cette masse silencieuse qui précède par
opinions faute de pouvoir concevoir une seule idée originale, et dont
l’Opinion dominante est que le monde des objets serait une réserve
d'attributs et d'arguments dont la litanie décline l’être parce qu'elle
est la somme de l’avoir, les
coleres exposent un effet de rupture sans précédent. En
effet, à l’identification commune et compulsive d’un certain nombre de
configurations majorées en vertu de leur capacité à symboliser pouvoir
ou puissance, Arman substitue, par l’action colérique, la nécessité pour
le spectateur de s'identifier dans une même indexation à la valeur,
esthétique cette fois, aux déchets, aux scories, à la négation de
l’intégrité des propriétés. Et que le déchet, produit de la
colère, fasse retour en terme de valeur, n'est pas le moindre des
paradoxes auquel l'artiste expose ses amateurs. Que le contour d'un
objet soit soumis à distorsion, éparpillement, boursouflure, et présente
tel que la pression insistante de l’artiste contre sa forme l'a laissé,
dans l'idéal bourgeois de
la permanence et de l’épargne, est déjà grand pêche, mais
Arman a surajouté par le titre qu'il confère à la procédure une
dénotation à la fois morale et psychologique qui n'est pas sans intérêt.
D'une manière toute insidieuse, notre société favorisant par tous les
moyens échange et communication, lisibilité et fluidité, a soustrait du
catalogue des moyens d'expression du sujet la colère. N'importe quel
enfant est soumis aux objurgations parentales en faveur de la linéarité
émotionnelle et des vertus d'une communication lisse et continue. Une
jeunesse bien élevée a cet égard représenté une calme et systématique
abrasion de toute saillie pulsionnelle pour y préférer Toujours la
surdétermination des formes de l'échange courtois sans que l'on
s'interroge davantage trop souvent sur le contenu de ces échanges.
La
colère est une rupture
inadmissible avec la mondanité à laquelle tout individu, à divers
degrés, fut initié ; ainsi tolérée, elle ne peut l’être que dans la
pénombre de l'intimité, ou paraphant l'extrémité d'un échange impossible
à l'enseigne de la rupture, et donc d'une menace quant a l’équilibre du
sujet et de l’ordre social. Le xxe siècle avait
autorisé beaucoup de bousculades autour des contours régulateurs, et
toléré aussi bien nombre de déconstructions et distorsions du principe
d'identité pourvu qu'en altitude de ces multiples écarts soit protégé et
sanctifié le caractère secondaire, maitris
e et somme toute police de l’acte présidant à ces
différentes initiatives d’irruptions destructrice. A cet égard que la
manière de peindre de Pollock soit si souvent interprétée en relation
avec la danse n'est pas fortuite, non plus que la procédure du dripping
soit en amont la référence à partir de laquelle la démarche de Arman son
intelligible, mais à la condition de bien observer que le peintre
américain obéissait toujours an format d'une étendue tandis que Arman se
confronte à la démesure d'une atomisation.
De la
même manière que la procédure des
accumulations, celle des
coleres à partir de 1961 ne cesse d'être un ancrage conceptuel
majeur dans l'œuvre, tout autant pour la création de travaux directement
issus du passage à l'acte destructif que pour des procédures
concomitantes qui sont autant de déplacements d'accents du même
objectif. Dans le précieux petit catalogue édité par la Galerie John
Gibson de New York en 1973 sous le titre de « Selected activities »,
l'œuvre de Arman, parce qu'elle s'y prête singulièrement, est présentée
par catégories de procédures. Aux
coleres font suite les
coupes, les combustions
puis les explosions.
II est vrai qu'à l'enseigne de chaque registre nous percevons de nettes
différences d'instanciation formelle, différences qui seront la base
ultérieure de la classification courante du travail d’Arman. Mais
en vérité, cette classification pour utile qu'elle soit pour le repérage
des pièces dans une œuvre aussi vaste, en satisfaisant a line
distinction exclusivement formelle des suites masque le fait que les
coupes, les
combustions et les
explosions sont autant
d’innovations sur le terrain des
coleres, élaborées dans l’empire des
poubelles.
Quelle
que soit la procédure de destruction employée.
colere, coupe,
combustion ou
explosion, comme ce fut le
cas dans le registre des
accumulations, Arman est confronté au discernement d'un seuil
critique dans l'élaboration du geste destructeur en regard de l’objet
qu'il choisit de désarticuler ou de brûler. Seuil critique qui
surdétermine la composition de la masse disséminée ou de l’objet
calciné. « II y a une logique dans la destruction : si on casse
une caisse rectangulaire on obtient une composition cubiste ; si on
casse un violoncelle on aboutit à un résultat romantique », constate le
sculpteur qui poursuit : « Si on prend un violon, en lui donnant
un petit coup, on lui fait une fente. On a altéré le violon sans le
changer. Si on lui donne un grand coup, et qu’il éclate, on en fait un
violon abîmé, inutilisable. Si on inclut les morceaux dans une boîte, si
on les fixe dans le plexiglas, on a change la qualité et l’identité de
l’objet puisqu'on a pétrifié un état, arrêté l’instant ».
Les
coleres dans toute
l’amplitude des déclinaisons de cette procédure, réalisent un instant,
nous dit Arman. Ici apparaît de façon manifeste une obsession qu’Arman
partage avec beaucoup d'artistes pour le temps, la matérialisation des
catégories du temps affronté par l’œuvre d'art. L'instant que vise Arman
doit être interrogé plus avant, car se référant à la pétrification d'un
geste de destruction, ce Temps composé est problématique, et il n'est
pas douteux que ce soit à l'emblème de cette question que les
coleres soient des œuvres
si intéressantes et persuasives dans le parcours de l'artiste. D'abord,
il est clair que nous avons à faire à des objets dispar
us en tant que tels et selon la valeur d’usage qui les
définit. Mais ces objets tels que nous les percevons après l’instant
décisif de leur destruction sont encore identifiables et nommables :
violon, machine à écrire, voiture ; ainsi la perception se réfère-t-elle
à une légalité organique des formes, qui nous permet simultanément
d’observer les traces et de concevoir la reconstruction de la forme
légale de l’objet considéré. Mais à la manière d'un après-coup, ces
traces, serties, clouées, collées, constituées en syntagme visuel,
aboutissent au temps immobile de la pétrification, de l’identité absolue
avec elles-mêmes, hors de toute successivité, aboutissent au temps pur,
retrouve, du concept. La jouissance du spectateur en regard des œuvres
dépendantes des procédures de destruction est basée, sur cette intensité
d'unification. Des traces de l'objet subsiste la mémoire des
manipulations et donc du temps propre à sa perception par l’inspection
des différents angles de sa saisie. A la mémoire de ces
circumnavigations latérales à l’objet se substitue dans la vision des
restes une vue frontale, un épiderme homogène, une séquence linéaire.
Mais aussi le spectateur peut s'identifier à l’instant producteur, à
l’instant décisif qui décide du parcours et donc de la narration
spatiale et temporelle des éclats, ou du cheminement de la combustion,
enfin, la composition figée de la dissémination de l’objet perdu permet
le retour à l’unité dans la promesse d'une permanence de l’énonciation
énoncée du temps global que l'œuvre condense. Il est logique dans cette
optique de la création d'un temps irréversible qu’Arman ait désiré
reconstituer en bronze un certain nombre de
coleres, de
coupes et de
combustions. Par ce biais il soulignait, à la limite des moyens
techniques à sa portée, ce caractère d’évidence, de simplicité, et
d'homogénéité d'une présence ; que quelque chose soit, plutôt que rien,
avant que rien ne soit plus. « Admirable Tremblement du Temps »,
disait déjà Chateaubriand à propos du «
déluge » de Poussin,
comme si seule la menace ultime que savent mettre en scène les grands
artistes pouvait nous offrir ce bruissement du temps qui conjure déjà la
mort.
Un monument d'Arman :
-
Espoir de paix, chars d'Assaut et véhicules militaires inclus dans du
béton, 30 m = 4 000 tonnes, Yarzé, district de Baabda, Liban
Œuvre citée dans ce site :
-
La descente aux enfers, 1987, accumulation dispersion de motos découpés env.
24 m
-
Zeus Labyrinth
1995, tête de Zeus en bronze patiné découpée et charnières en cuivre
A visiter pour plus de connaitre
ce grand artiste son site officiel :
www.armanstudio.com