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Questions de Débris
On connait la bévue de Claudel s'entêtant à ne voir, dans La recherche du
temps perdu, qu'une vague histoire de mondains, de duchesses et de
larbins. On sait comme les contemporains, tous les contemporains,
étaient, au fond, d'accord et parvenaient mal à concevoir que ce personnage
exquis et courtois, habitué de leurs salons et de leurs diners
insignifiants, puisse être aussi Fauteur d'une œuvre magistrale. Et on sait
que Fauteur lui-même, comme ébranlé par l’argument et ne parvenant pas, lui
non plus, à croire qu'un homme ordinaire puisse accoucher d'un tel
chef-d’œuvre, consacra tout un essai à établir — contre Sainte-Beuve —
que le véritable écrivain n'est évidemment pas le personnage de tous les
jours que Ron côtoie dans les soirées. César a-t-il lu Proust ? Connait-il
le Contre Sainte-Beuve ? Toujours est-il qu'il est, de cette vieille
loi, la plus criante illustration. Ah ! Si seulement il prenait des mines !
Des poses ! S'il avait l’insolence de Dali ! La morgue de Bacon ! S'il se
faisait une de ces vies d'artistes, calculées à l’incident près, qui vous
installent, d'entrée de jeu, dans l’ordre de l‘eternel ! Au lieu de quoi,
cette vie de mondain ! cette image de bon vivant, trop proche, trop
accessible ! cette silhouette trop familière, que l’on croise dans les
bistrots, les raouts, les parties ! On te voit trop, César... On te sent
trop disponible... Tu n'imagines pas le tort que tu te fais en affichant
cette humeur heureuse qui colle si mal, tu le sens bien, avec l’idée qu'ils
se font du génie... Tu connais le poème de Baudelaire, A celle qui était
trop gaie ? Peut-être es-tu trop gai, toi aussi ? Peut-être es-tu devenu
le pire ennemi de toi-même ? Va donc leur expliquer que l’un des leurs, un
type qui, sans façons, déjeune à la terrasse du Fouquet's et soupe
avec les actrices, puisse être aussi un artiste immense !
Je me souviens de César. Je me
souviens de César à Saint-Paul, chez nos amis Yvonne et Francis Roux. Je me
souviens de César à Paris, ou à Nice, dans quelques-uns des hôtels dont nous
avons le goût commun. Je me souviens de lui avec Montand. Ou avec Baldwin.
Ou avec Martinez. Oui, je me souviens de Martinez. Car je me souviens que
c'est lui, Martinez, qui nous a fait nous rencontrer. C'était un soir, il me
semble. En plein été. II y a quinze ans. Nous avions beaucoup ri. Un peu bu.
Il avait parlé, je m'en souviens, de son hépatite et de ses impôts. Et je me
souviens que je l’avais trouvé gentil, sympathique, rigolo. Je me souviens
du jour ou il m'a dit qu'il ne lisait jamais. Je me souviens de celui ou il
s'est écrié qu'il sculptait, lui, « avec ses tripes ». Je me souviens de sa
colère (et de sa tristesse) le soir ou un vague acteur a dit, pour faire le
malin, qu'il faisait des chenets avec ses « Césars ». Et je me souviens de
sa joie (et de son émotion, presque enfantine) quand Gilles H. lui a parle
de Ludivine G. et qu'il s'est a vise — sic — qu'ils étaient donc «
beaux-frères ». Combien de fois ai-je vu César ? Dix fois ! Cent fois ! Un
nombre incalculable de fois ! César est quelqu'un — et c'est tout le
problème — que l’on n'en finit jamais de voir, revoir et reconnaître ! Or je
m'aperçois que jamais, dans ces années, nous n'avons eu la moindre
conversation littéraire ou esthétique. Je m'aperçois que jamais je ne Fai
pris, dans la conversation et dans la vie, pour l’artiste qu'il est d'abord.
Voila. Nous y sommes. J'ai rencontre un nombre incalculable de fois
l’héritier de Rodin, Brancusi et Picasso. Et je ne me rappelle pas lui avoir
jamais pose une seule des questions que j'aurais posées à Rodin, Brancusi,
Picasso.
Sartre non plus ne discutait pas. Ni Hemingway. Ni, vraisemblablement,
Camus. Et lui — Sartre — allait jusqu'a claironner qu'il préférait, et de
très loin, parler de petites choses avec Sagan que de philosophie avec Aron.
Sartre, cela dit, se prenait quand
même pour Sartre. II savait, ô combien !
qu'il était le très grand Sartre. Alors que César... Est-ce que César est
vraiment conscient d'être le très grand sculpteur français du dernier
demi-siècle ?
La grande question qu'il
faudrait — qu'il faut toujours — poser à un artiste, c'est bien entendu :
qui ? pour qui ? à qui, au juste, songe-t-il ? sous le regard de qui
peint-il, écrit-il, sculpte-t-il ? qui sont ses tuteurs ? ses interlocuteurs
? ses intercesseurs ? quelle est son église invisible ? sa parentèle secrète
? qui sont ses contemporains, les vrais, pas ceux que le hasard, ou la
circonstance, ont bien voulu lui assigner ? quels sont les morts, en un mot
(car ce sont, le plus souvent, des morts !) qui sont la, avec lui, dans son
cabinet ou son atelier, ombres familières, témoins insaisissables ? Dans le
cas de César, c'est très simple. Et il faut être bien aveugle pour ne pas
les voir, ces morts, qui rodent autour de ses bronzes. Prenez le Centaure
par exemple. Prenez ce chef-d’œuvre absolu de la statuaire équestre dont
vous avez ici, à Sète, une version miniature. On songe, dit Restany, au
Marc Aurèle du Capitole, au Gattamelata de Donatello, sur la
Piazza del Santo, à Padoue. On songe au Colleone de Verrocchio à
Venise. On songe aux grands modèles antiques ou à ceux de la Renaissance.
Sans parler, bien sur, de Picasso qui en est le dédicataire et dont l'ombre,
en vérité, le hante depuis ses débuts. Sacre César ! Vous le croyez ici,
entre Saint-Paul et le Fouquet's. Vous l'imaginez contemporain
d'Arman ou de Tinguely, de Pages ou de Christo. Vous l'imaginez embarque
dans des rivalités obscures ou des affrontements sans gloire. Alors qu'il
est la, en fait. Il a cette autre vie — la vraie — qui tourne autour
d'autres astres, dans d'autres galaxies. J'aime, chez César, ce goût des
morts et de la mémoire. J'aime cette généalogie visible, lisible à même ses
œuvres. J'aime qu'il ait si naturellement sa place au milieu des plus grands
d'entre les grands. C'est drôle qu'il passe pour un artiste inculte. C'est
drôle qu'il se présente lui-même comme un artiste purement physique qui
penserait avec ses mains et sculpterait avec ses tripes. Car je ne connais
pas, au fond, de sculpture plus savante, plus cultivée que celle de César.
Picasso. Voilà une question — Picasso — que
j'aimerais un jour lui poser. Car quel Picasso, au juste ? Et pourquoi ? A
cause de la force de Picasso ? A cause de cette vigueur, de cette vitalité
légendaires ? A cause de son humour ? Du rire de ses toiles et de ses objets
? A cause du peintre génial ? Du sculpteur non moins génial ? A cause de
cette façon qu'il a lui aussi, dans la moindre de ses œuvres, de récapituler
l'histoire du genre ? A cause du musée, donc ? Ou de l'amusé ? Ou bien
encore des muses ? Ou des anti-muses ? A cause de ces femmes, oui, de ces
maudites et diaboliques femmes dont nul n'ignore le poids dont elles l'ont,
toute sa vie, accablé ? Une fois, il m'a parlé de Picasso. C'était à la
Colombo, un soir encore, après qu'il eut passe la moitié du diner au
téléphone, à se quereller avec « la Théière ».
Mon point commun avec Picasso,
soupira-t-il en se rasseyant, c'est que, jusqu'a mon
dernier jour, j'aurai a
souffrir par les femmes. Je ne pus m'empêcher, moi, de me rappeler Picasso
murmurant (et ce n'est, bien sur, pas un hasard) : « mon point commun avec
Chaplin c'est que j'ai beaucoup souffert par les femmes et a cause des
femmes ». Chaplin, Picasso, César... De la virilité considérée comme du
grand arts ... Ce n'est pas de l'anecdote, mats de l'histoire... A preuve,
ce Centaure — avec sa tête de César et son masque de Picasso.
« La force absolue de Picasso, écrivait un jour Motherwell : son refus
délibéré de devenir complètement abstrait, au sens de Mondrian ; j'affirme
que c'était, de la part de Picasso, un choix délibéré, conscient ». Ne
pourrait-on en dire autant de César ? Cela ne ressort-il pas de ce Grand
Valentin, ou de cet Homme de Villetaneuse, ou encore de cette
Plaque-femme qui rodent autour de l'abstrait, s'en approchent, y
atteignent presque — et puis, tout à coup, in extremis, et comme pris
d'un ultime remords, s'en séparent et retrouvent la figure ! César est un
sculpteur figuratif. César est un grand sculpteur classique.
Motherwell encore — et encore sur Picasso : « La nostalgie est le grand
ennemi de la modernité ; Picasso est empli de nostalgie, légendes grecques,
pastorales romaines, vieux amants, acrobates, saltimbanques, costumes
historiques, débris de l'Europe... » N'est-ce pas, derechef, le cas de César
? N'est-ce pas le cas de son Napoléon ? de sa Ginette ? Ne
sont-ils pas, tous ses bronzes, truffes de citations, de réminiscences, de
clins d'œil ? Barthes disait :
« Etre moderne, c'est savoir ce qui n'est plus possible ». Bien sur,
répondrait César — mais êtes-vous certain qu'il faille pour autant être
toujours et absolument moderne ?
Picasso disait que lorsqu'une couleur lui manque, il en choisit une autre ;
et il entendait par la : une autre qui, dans l'économie de la toile, dans
ses jeux d'ombre et de lumière, ait évidemment la même « valeur ». César, il
me semble, pourrait à nouveau dire la même chose. II dirait : si une pièce
me manque, si un élément de Fanny-Fanny venait à faire défaut, j'en
prendrais aussitôt un autre. Et il sous-entendrait : n'importe quel autre,
trempe dans n'importe quel métal, pourvu, et pourvu seulement, qu'il
contribue a la narration ; n'est-il pas allé, César, sans incohérence ni
dérision, jusqu'a mettre un Arman dans le cul de son Centaure ?
César, au fond, a tout dit. Tout fait avant tout le monde. II a inventé les
compressions. Mais aussi les expansions. Mats encore les agrandissements,
changements d'échelle, répétitions. II a renouvelé la symbolique urbaine.
Inaugure le néo-réalisme. II a, cinq ans avant Donald Judd, Carl André,
Robert Morris, mis le monde de Fusine au service de celui de Fart. II est le
pionnier. L'avant-gardiste absolu. Il est, eut dit Baudelaire (et c'était,
sous sa plume, un éloge) « le premier dans la décrépitude de son art ». Et
il pourrait, ajouterai-je (et ce n'est, dans ma bouche, déjà pas mal) se
satisfaire de ce mérite pour entrer dans l’histoire de cet art. Or l’étrange
est qu'il ne s'en satisfait pas, justement. Qu'il ne s'en vante en général
même pas. L'étrange est que, loin de s'enorgueillir de tout ca, loin de
faire des compressions, par exemple, une marque de fabrique ou un drapeau,
il semble avoir peur de son geste au contraire, le regretter, s'en défier.
D'autres, à sa place, en feraient des tonnes. Ils en rajouteraient.
S'appesantiraient. Us n'en finiraient pas de tirer des traites et
d'exploiter le juteux filon. Lui, à l’inverse, semble crispé. On le devine
rétif, scrupuleux, presque malheureux. On le sent exaspéré par les crétins
qui viennent voir « Monsieur Compressions » — voici ma Rolls, mes bijoux de
famille, mes vieux cageots, mes boites de coca... César, combien de
compressions ? Combien d'expansions ? Ces gestes qui sont a lui, ces
procédures qui sont les siennes et qu'il pourrait, par conséquent, rejouer à
l’infini, d'ou vient qu'il en soit, depuis trente ans, si bizarrement
économe ? «La sculpture ce n'est pas prendre un objet, dit-il. J'appelle mes
compressions des compressions. Mes expansions, des expansions. La
Victoire de Villetaneuse, L’Hommage à Léon, Ginette, j'appelle ça
des sculptures. J'ai toujours eu la nostalgie, l’envie de revenir à la
sculpture ». Les compressions et les sculptures... Les compressions contre
les sculptures... César est assez génial pour avoir invente les premières.
II n'est pas assez fat pour les confondre avec les secondes. En sorte que
s'il fallait choisir, s'il fallait, ce qu'a Dieu ne plaise, trancher entre
les unes et les autres, c'est vers la statuaire que son tempérament le
porterait. César-Duchamp, d'accord. Mais à condition d'ajouter : César-Rodin
; ou César-Maillol ; César ou, une fois de plus, la nostalgie-Picasso.
César ? Quelqu'un qui lutte sur le double front de l’académisme et de Dada.
Joyce, éberlué d'apprendre qu'un vague
croquis de Picasso puisse valoir des millions — et que les centaines de
feuillets du manuscrit de Finnegans Wake ne vaillent pas un penny.
César, sidéré chaque fois qu'il constate que la moindre de ses provocations
a une cote et un marche — alors que l’œuvre de Jimmy (Baldwin) reste si
étrangement, scandaleusement sous-évaluée.
Où s'arrête la compression ? Et
ou commence le sacrilège ? Réponse dans une conversation — peu connue — avec
Gilles Hertzog qui l’interroge sur la nature de son geste, son sens, ses
variantes possibles et qui, a brule-pourpoint, va l’interrompre
: « puisque
tout et n'importe quoi peut faire l'objet d'une compression, puisque tu peux
comprimer des blue-jeans et des voitures, de l’or et des chiffons, pourquoi
ne comprimerais-tu pas un Giacometti ou un Richier ? » Stupeur de César.
Puis fureur. « Faire cela ne me viendrait pas à l’idée. Ça ne m'amuserait
pas du tout. D'abord, ca ne s'y prête pas. Secundo, je n'y ai jamais pense
». Ce qui limite la compression ? L'art, tout simplement.
« L'expansion », c'est le contraire de
la sculpture. C'est l’idée que la matière a une forme ; qu'elle l’a, pour
ainsi dire, en soi ; qu'il suffit de la laisser vivre, alors ; qu'il suffit
de la laisser bouger, s'épancher, occuper son espace et son volume ; et qu'a
l’instar de ces objets dont les Grecs estimaient qu'ils avaient chacun leur
« nature » propre, consubstantielle a leur essence, elle a sa forme
virtuelle qui se révèle petit à petit. Pas de travail donc. Pas
d'intervention, ni de médiation. Il y avait de la médiation, dans le travail
de la compression. Il y avait une sorte de rage, dirigée centre les choses.
Il restait même, souvenez-vous (et César, lui, ne l’oublie pas !) la
possibilité de diriger, d'orienter le processus. La, en revanche, rien. Pas
d'effort ni de calcul. Plus de main ni de sculpture. Le geste du sculpteur,
réduit à presque néant. Comment César, ce très grand sculpteur, a-t-il pu se
satisfaire de son époque d'« expansions » ?
Sculpteur donc. II faut l’imaginer sculpteur. II est seul, cette fois.
Enfin, presque seul. II est tout petit. Terriblement tendu et concentre. II
est dans ce hangar gigantesque, ou dans cette usine, qui lui servent
d'atelier. Et il y a l’énorme tronc de sa Ginette. Ou l’aile
inachevée de son Hibou. II y a tous ces débris, autour de lui. Tous
ces bouts de matière en attente. Il y a des boulons et des clous
gigantesques. Des morceaux de métal tordu et des blocs de bronze. Il y a
tous ces amas d'objets morts, récupérés on ne sait ou, qu'il va prendre et
rejeter, essayer et éliminer. Il y a toute cette impossible ferraille qu'il
martele, empile, agence, détraque, réagence — et d'où surgit, à la fin, la
forme qu'il a rêvée. Les sculpteurs, d'habitude, ont un bloc. Ils out une
masse, informe et uniforme. Ils taillent dans la masse. Ils l’émondent. Ils
la cisèlent. Tout le problème étant d'en faire jaillir une forme, une
silhouette. Lui, César, fait l’inverse. Au commencement, est le divers. Au
commencement, l’hétérogène. Au commencement, il y a des bouts, des bribes,
des débris. Et tout le travail est, avec ces bouts, de refaire une masse, ou
un bloc. De Fun avec du multiple. Du même avec de l'autre. De l’identique
avec du mixte, du métis, du différent. Telle est la gageure de César. Tel
est le curieux métier auquel il s'est astreint. César, ou la sculpture à
l'envers.
Les sculpteurs, d'habitude, allègent, ajourent, espacent — ils injectent du
vide dans ce que la création avait rendu massif et compact. C'est le geste
du ciseau. C'est le geste de Rodin soupirant que Dieu est trop grossier et
que l’artiste existe pour suppléer à sa grossièreté. César, lui, fait
l’inverse. II remplit, surcharge, accumule — il expulse le vide d'une
matière où il s'attardait encore. C'est un geste d'absorption. C'est le
geste d'un intégrateur forcené. C'est comme un grand trou noir qui happerait
toutes les substances, lumière comprise. Ou encore comme un big bang que
l’on filmerait à l’envers. César, ou la sculpture centripète.
Ces débris de débris. Ces blocs de matière toujours distincts. Ce boulon.
Cette lime. Cette petite grille, froissée. Cette poulie. Cette roulette.
Bref, tout ce divers encore divers que la touche de César n'a pas uniformise
; cette préhistoire de l’œuvre que le sculpteur n'a pas effacée et que l’on
continue de lire dans l’architecture de La Grande Rambaud. C'est
comme ces écrivains — Kis, Poe, Musil... — qui, loin de cacher leur
technique, loin d'en avoir peur ou honte, l’exhibent et la laissent
affleurer. « Eh oui, semblent-ils dire ! Voici mon tour ! Mon procédé !
Voici comment ce texte est fait ! Voici sa trame et son secret ! Vous
vouliez que je cache cela ? Que j'efface mes traces ? Quelle erreur ! Quelle
folie ! Rien de plus beau que les traces, les bégaiements de la beauté !
Rien de plus magnifique, et troublant, que cette exposition des procédés !
La genèse d'un poème est encore un poème... » Ce qu'expose César ? Ce que le
geste du sculpteur n'a pu ni voulu gommer ? La genèse, donc. La technique.
Et puis Page des matières. Et puis l’enchevêtrement des temps. Et puis
l’intérieur des corps, ces « entrailles » de la forme que Rodin, par
exemple, habillait et qu'il veut, lui, révéler. Retourner un corps comme un
gant. Fouiller, fouiller encore au-delà de la belle apparence. De 1'autre
cote du monde, la sculpture.
Les corps de César. Ces chairs
enflées. Ces nus boursouflés. Cette Venus monstrueuse. Cette Grosse
Ginette aux seins énormes, au ventre ballonné, aux cuisses comme des
gigots. II y a les artistes qui nous enchantent, nous content fleurette,
dorent la pilule. II y a les bonimenteurs de profession qui ne reculent
devant rien pour idéaliser l’espèce et incarner cet idéal. Et puis il y a,
face à eux, les veufs, les inconsolés, les désenchantes — il y a les grands
insulteurs qui lui rabattent le caquet, à l'espèce, et qui lui disent ses
vérités. César est de ceux-ci. Il est drôle et railleur. Il est cruel et
sauvage. II est celui qui nous dit : « Allons ! remettez-vous ! pas de quoi
être si fier, vous savez ! vaut pas tripette, votre humanité ! » Je hais
l’emphase dans l’art. César est le moins emphatique des artistes.
Je me souviens d'un texte de Barthes sur l’omniprésence du déchet dans la
peinture et la sculpture modernes. C'est sous cette forme, disait-il à peu
près, c'est sous la forme du déchet, du rebut, de la chute, que l’objet,
pour un artiste, devient le plus passionnant. C'est comme ca qu'il est beau.
Comme ça qu'il est vrai. Comme ca qu'il nous en dit le plus long sur sa
fameuse « essence ». Et à ceux qui trouvaient étrange que l’on fit donc du
beau avec du laid, du vrai avec du maculé, il répondait que l’artiste
rejoint en cela l’écrivain qui ne connait, lui non plus, de mots qu'uses,
usages — voire épuisés par l’usure et l’usage. L'analyse, je m'en aperçois,
vaut pour César plus que pour quiconque. Et elle réduit, surtout, à néant
tout ce qu'on a pu dire (tout ce qu'il a pu dire) sur le
pauvre-jeune-artiste qui, parce qu'il était pauvre, a du renoncer aux
matériaux nobles de la statuaire classique et se replier sur des objets
moins dignes — mais que son geste même devait très vite anoblir. Si César
joue le déchet, ce n'est pas nécessité mais vertu. Ce n'est pas faute de
mieux, mais gaiement. II aime le déchet, voila tout. Il aime l’objet sali,
roui, abandonne. II aime que l’objet ait vécu. Il aime qu'il soit corrompu.
Son inspiration commence — continue — avec cette fatigue de l’objet.
Noblesse du rebut. Roture de la sculpture. Il y a les sculpteurs qui, de
nouveau, nous chantent les charmes d'un monde pur. Il y a
César qui, comme
Picasso, comme Braque, comme Schwitters et ses « papiers trouves », nous
parle d'un monde impur et d'un art qui, à l’impur, rendrait sa gloire et ses
droits. La « Belle de Mai » — le fameux quartier « pauvre » où il a passé
toute son enfance — est une catégorie de l’Art, et non un quartier de
Marseille.
Souvent, les artistes ont des «
périodes ». Ou des « styles ». Ils ont leur période bleue, rose, etc. Ils
ont une époque, puis une autre, puis une autre encore qu'ils abandonnent et
qui rejoindra les précédentes au musée des figures périmées. César, la
aussi, tranche. Et il tranche en ce qu'il n'arrête pas, lui, d'aller, venir,
revenir sur ses pas, recommencer, se ressouvenir — c'est comme un eternel
retour des formes ; une rumination interminable ; c'est une histoire qui,
bizarrement, repasserait sans cesse par les mêmes âges et les mêmes points.
Quand votre Poule ailée sera-t-elle achevée, demande le commentateur
naïf ? Quand jugerez-vous qu'elle a sa stature définitive ? Mais jamais,
voyons, répond César ! Jamais ! Car serait-elle finie, définitive, qu'il
resterait à l’agrandir, la rétrécir, la déformer ; il resterait à la refaire
en bronze si elle était en fer ; en fer si elle était en plâtre ; en sable
quand elle sera en fer ; il restera, en d'autres termes, à en décliner les
mille et une versions possibles et a occuper, ainsi, l’espace infini qu'elle
a ouvert. Reprises. Recyclages. Greffes et jeux. Variations et
autocitations. Rien ne se perd, rien ne se créé, chez César. Rien ne nait
jamais tout à fait, tout se métamorphose. Ce dialogue muet des œuvres dont
Malraux disait qu'il est le mouvement même de l’art et qu'il voyait se
nouer, lui, entre artistes de style et de moment différents, c'est avec
lui-même que César l’entretient. Il est son critique et son témoin. Son
propre maître et son propre épigone. II est l’ennemi de lui-même, je l'ai
dit — mais aussi, grâce au ciel, son ami le plus sûr, le plus cher.
Une œuvre en mouvement, en déplacement perpétuels ? Une œuvre sans histoire.
Une œuvre sans histoire ? Une œuvre qui, inlassablement, rode autour des
mêmes genres et de motifs identiques ? Une œuvre, simplement. La
quintessence de l'œuvre.
Bernard-Henri levy

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