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Que dit le dormeur ?

Les dormeurs dérivent d’une triple démarche
: matérielle, érotique, régressive. Le premier dormeur est né de la
rencontre « entre un geste et un état psychologique », état que Jeanclos
décrit comme de « claustration, de nidation, de retour à la mère, de retour
au livre ». Quant aux gestes, c’est d’abord c elui du
battage pour évacuer les bulles d’air qui pourraient se trouver à
l’intérieur, puis d’étaler la terre et d’en faire une couche fine. Cette
seconde séquence des opérations est née du hasard, Jeanclos travaillait
alors sur un plan incliné et voilà que cette masse de terre malaxée se met à
« riper sur elle-même et à s’allonger jusqu’à devenir un mince drap de terre
pouvant être modelé ». La sculpture qui est sortie de là était un petit
personnage étendu sur un matelas et recouvert d’un drap de terre : le
premier dormeur. Sans le geste – trouvé grâce à l’accident – d’étaler la
terre et d’en faire une fine couche, il n’y aurait pas eu de dormeur.
Mais il a fallu aussi l’état psychologique – la régression – sans lequel il
n’y aurait pas eu non plus « la rencontre du sommeil et de la terre ». La
genèse du dormeur est liée enfin à la relation de Jeanclos avec la
terre humide, relation qu’il qualifie lui-même d’érotique, c’est-à-dire
d’extrêmement vivante, de primaire, de sensorielle : « lorsque je traite
de la terre, je parle du ventre. Quand j’ouvre un paquet de terre, c’est
humide c’est doux, ça glisse. C’est quelque chose qui est de l’ordre de la
maternité […] Ce dont il s’agit, c’est de sortir de ce matériau, de cette
confrontation, de ces épousailles entre ce matériau et moi, quelque chose
qui soit de l’ordre de l’enfantement ».
On peut dire que le dormeur est une sorte
d’autoportrait : « Oui, bien sûr, ce dormeur […] c’était moi, dormant,
échappant à la vie de tous les jours et puis moi aussi, protégé […]. Disons
qu’il s’agit d’abord de moi-même dans mon lit […] cette espèce de refuge que
je vivais inconsciemment a déteint dans ma production, est apparu de manière
subite ». Le sujet qui apparaît, couché, agrippé parfois à un coussin, est
un je primitif, d’avant la conscience (ou fuyant le conscient), surgi de
l’enfance menacée, qui a peur, qui s’enfouit dans le sommeil de la terre,
dans la matrice de l’avant-naissance, pour être hors du temps : « Dorlotés
dans l’argile, ils [les dormeurs] s’enterrent pour échapper […] aux fureurs
d’alentour, ce cri toujours recommencé. »
Freud caractérise le sommeil au point de vue
psychologique comme un état dans lequel le dormeur ne veut rien
savoir du monde extérieur. « C’est en me retirant du monde extérieur et
en me prémunissant contre les excitations qui en viennent, que je me plonge
dans le sommeil.» Mais ce sommeil est aussi un repos dans lequel le
dormeur endort sa peur, pour au réveil, retrouver la vie, c’est une attente
de la vraie vie :
« Il y a un enfouissement et en même temps une attente. Le
dormeur s’enfouit comme un animal, comme
une taupe, comme quelqu’un qui va chercher dans la poussière et dans la
terre les ultimes éléments de survie dans l’attente d’une résurrection, dans
l’attente d’un futur ».
Il est à la fois l’en-deçà du sujet et sa transcendance,
l’infra-moi et l’humanité. C’est pourquoi il surprend Jeanclos, lorsqu’il
naît d’un heureux hasard et de ce qui déjà chez l’artiste, en quête de son
origine, cherchait à l’accueillir.
Il n’était pas prémédité, voulu, programmé, il s’est imposé comme une
« résurgence », il s’est donné comme une « berge ». C’est la rencontre
miraculeuse entre la vie profonde – originelle – et la matière, la forme qui
pouvaient la révéler, tout en protégeant son secret :
« Je crois à quelque chose […] qui est de l’ordre
évidemment du hasard, du miracle, je dirais de l’en-deçà, pour ne pas dire
de l’au-delà. Et c’est de là d’où vient ce Dormeur […] Il est quelque chose
qui a germé, qui s’est développé en moi, qui a
éclos, comme un enfant vient au monde […]. Ce Dormeur est pour moi la
première image viable […] la première œuvre possible dont je puisse affirmer
la paternité.»
Ainsi, l’enfant génère le père et donne l’appartenance (« Le
Dormeur, il m’appartient… ça
dépasse les mots») et cette appartenance (formelle et spirituelle) est
de l’ordre du don – de la nouvelle genèse. Comme le bon Dieu a formé l’homme
(Adam) « avec la poussière de la glèbe » (Adama), puis « lui
a insufflé dans ses narines une haleine de vie » pour qu’il devienne un
« être vivant » (Genèse, 2), Jeanclos répète l’acte de la genèse dans la
terre. Il ne fait pas d’« image sculptée de ce qui est dans les cieux, en
haut, ou sur la terre, en bas » (Exode, 20 et Deutéronome, 5), mais du corps
adamique, du souffle de terre. du passage de la Création au sommeil du
vivant, sorti de la terre et en terre. De plus, le dormeur pourrait
être considéré comme un rouleau de Torah fermé, sanctifié par les lettres
hébraïques – verset du Pentateuque – estampées sur le vêtement ou le visage
du dormeur. Journal de terre, écriture-lecture de terre et non
sculpture idolâtre. Objet de culte, sorti de l’espace religieux de la
synagogue, métamorphosé en mémorial du sacré et de la survie, de l’éternité
et de l’éphémère. Le créateur travaille toujours avec le hasard,
l’accompagne le ressaisit, modèle, à toutes les étapes de cette opération
démiurgique, l’inspiration qu’il attendait, qu’il espérait, pour être
finalement l’auteur de ce qui l’a surpris, porté, transporté,
a demandé sa maîtrise, ses interventions, l’hôte du destin qu’est toute
œuvre d’art.
Marc le Bot énumère les étapes des sollicitations et du
traitement du hasard :
« 1. la projection de biais par Jeanclos, sur le sol du bloc
de terre, qui en fait des plaques de minceurs différentes.
2. La projection sur le sol dallé de l’atelier, recouvert de
fines particules de poussière, qui granule et strie les plaques de terre
molle et donne à la terre son grain, ses rides, ses crevasses, ses
cicatrices, une peau accidentée.
3. Le lancer, sur la sculpture nue, de minces voiles de
glaise qui modèlent la forme des statues, qui superposent une peau à une
peau, qui leur donnent une épaisseur, un relief, une texture différente.

4. La vitesse, la force de la projection des lames de terre,
l’angle d’attaque (plus ou moins un mètre), la distance par rapport au
dormeur visé, dont les variations auront une incidence sur le
positionnement du vêtement de terre, de son drapé, de sa pliure.
5. Le remodelage de chaque figure, dont le vide qu’elle
enferme est en plein d’air. Jeanclos agit par pression de la main et cette
pression de la main et cette pression « déplace la masse d’air intérieure
qui, dans son mouvement, modifie la forme en un autre de ses points » … mais
la « modification de la forme est un effet imprévisible. »
Ajoutons que des parties de la statue sèchent et se
craquellent plus vite que d’autres, entrouvrant la terre « sous l’effet de
la dessiccation », révélant « les dessous du modelage ».
Evidemment Jeanclos peut le plus souvent accepter ou refuser
le hasard, essayer de le corriger, lutter avec l’obstacle de l’inattendu –
comme Jacob avec l’Ange –, obéir aux impératifs de la terre ou les
transgresser. Provoquer, accueillir l’imprévu, composer avec la surprise,
qu’il maîtrise de plus en plus, par une sorte d’intuition expérimentale, de
vigilance, de tendresse : »Il faut suivre de très près ce fractionnement de
la terre qui porte sa logique propre, épouser le hasard qui révèle
l’inconnu. Rien n’est trop. Tous les gestes portent en eux la grâce, encore
faut-il la repérer. Cette vigilance est venue enrichir ma palette. »
Le travail avec la terre n’est pas seulement, on le voit,
physique et matériel, c’est aussi une pratique gestuelle où le hasard a sa
place, un rituel de « relation » avec la terre, avec le corps un retrait de
soi-même, qui permet à la terre de s’exprimer » : « Je me mets et je me
mets la terre dans des conditions de révéler quelque chose. »
La figure modelée est essentiellement identique et anonyme,
dans la diversité de ses représentations : « Même dimension, même travail
[…] même personnage […] c’est un personnage
anonyme, c’est celui qui dort […] c’est toujours un être qui nous échappe. »
Le dormeur n’est donc pas seulement un autoportrait, c’est aussi
l’autre. « Il est suffisamment neutre » - c’est-à-dire sans traits
distinctifs – « Pour que celui qui regarde puisse s’y retrouver » comme dans
un miroir. Le dormeur est commun, comme le sommeil où chacun se
réfugie. C’est une image de l’Homme, car Jeanclos pense « au plus profond »
que toutes nos vies sont un peu identiques ».
Le dormeur représente le commun universel des vivants. C’est
pour cela qu’il a un visage « impassible, immobile, neutre », qu’il n’a ni
regard ni cheveux, seulement un visage –, qui est décontextualisé,
intemporel, qui représente l’irreprésentable, l’énigme de l’épiphanie de
l’homme, le mystère du dormeur, entre avant naissance et mort, dans
la fragilité de son sommeil-refuge et dans la transcendance de sa présence
immémoriale.
Sans doute Jeanclos n’avait-il pas lu Levinas à l’époque de
ses premiers dormeurs (1973-1977). S’il a éliminé les traits particuliers du
visage, pour en faire un schéma – Levinas dirait une abstraction – il l’a
fait d’une manière inconsciente, sans y penser vraiment, sans l’avoir
décidé :
« J’ai plutôt été conduit à réaliser ce schème, cette
image, ce module qui représente aussi bien un homme, une femme, qu’un
enfant. Qu’est-ce qui m’a conduit à ça ? Je suis incapable de le percevoir,
de l’expliquer. Ce qui m’avait frappé, c’est que dans toutes les grandes
étapes de la sculpture égyptienne, il y a uen absence de personnification.
Cela a dû jouer d’une manière inconsciente dans mon travail et dans la
manière dont le Dormeur est né. »
Visage donc d’origines : la sculpture égyptienne, la
sculpture grecque archaïque, l’irreprésentation judaïque, la vie fœtale : « Cette
forme de l’ordre du fœtus qui se recentre, qui s’arc-boute sur le visage. »
On songe une fois encore à Freud qui, dans l’Introduction à la
psychanalyse, écrit :
«Nous nous replongeons de temps à autre dans l’état où
nous nous trouvions avant de venir au monde, lors d’une existence
intra-utérine […]. Certains d’entre nous se roulent en outre en paquet serré
et donnent à leur corps, pendant le sommeil, une attitude analogue à celle
qu’il avait dans les
flancs de la mère. »
Le corps du dormeur devient alors tout entier une figure
repliée sur elle-même – sur son origine – et ouverte à l’effacement de son
identité. D’où cette impression de douceur et de désaffection – nous sommes
en-deçà de l’émotion : « Les Dormeurs ont le visage […] adouci par le
sommeil. Les traits semblent gommés, leurs passions tenues à distance ».
Déjà, en 1974, Gaëten Picon relève l’effacement des
identités des dormeurs : « Les ressortissants du ‘pays du sommeil’
ne sont qu’une seule personne – dont le nom est Personne. » Leurs « visages
lisses aux crânes rasés, aux yeux clos, qui parfois émergent à peine du drap
[…] sont comme des galets enfouis au plus profond de l’eau égale du
sommeil. »
Pourtant, ne nous y trompons pas, l’effacement du visage,
son demi-enfouissement manifeste, dans son sommeil de personne, une
résistance – celle-là même du survivant :
« Le visage est ce qui demeure, ce qui résiste, qui
apparaît comme ce qui résiste malgré tout. » […] « Ces visages
témoignent de notre espoir, ils sont les survivants. » C’est pourquoi
Jeanclos « ne supporte pas une forme qui n’a pas reçu le sceau du visage qui
la cautionne. C’est pourquoi il a tant besoin du visage – du visage
originel » de ces dormeurs sans âge, impassibles, que rien n’atteint plus,
qui sont gris, comme la terre la plus ordinaire, la moins embellie – les
sculptures ne sont pas vernissées et elles sont de petit format. Cette
pauvreté, cette humilité des dormeurs – si proches encore une fois du
visage chez Levinas – est aux antipodes de la grandeur solennelle des
gisants :
« Ce ne sont pas des corps glorieux. Nulle gloire n’émane
de leur grisaille. Ils n’ont […] pas de ‘tenue’, pas de fierté, pas de
hiératisme […]. Sans éclat, les Dormeurs restent allongés […] sculptés dans
le gris. »
Mais cette glèbe, c’est l’Homme, c’est Adam – poussière,
souffle, éternité. C’est aussi les cendres de la Shoah : « Pourquoi tout
ce monde est gris/ […] L’holocauste est passé par là, emportant les couleurs
de la nuit. »
Le dormeur est un « objet chargé », il fait signe,
depuis son origine, depuis son refuge. Il déborde de significations. C’est
un corps à la fois symbolique et solitaire – Les premiers dormeurs sont
toujours seuls, dans leurs voiles de terre :
« En un premier temps, hommes et femmes dorment, isolés
les uns des autres. Ils sont, chacun, dans leur lit, enveloppés dans des
couvertures, des draps, des bandelettes […] Engloutis dans des étoffes. Et
pourtant sans désespoir. Dormeurs, le visage apaisé […] Dormeurs solitaires. »

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