|
|
|
Jeux de Clés

« L'art ne reproduit pas le
visible ; il rend visible. » Abondamment citée, récupérée, détournée, cette
phrase de Paul Klee, inscrite en ouverture de son « Credo du
créateur », a
fini par se retourner contre son auteur, qui tend à passer pour un artiste
emphatique, amateur de sentences définitives. Et pourtant, si l'on continue
la lecture de cet admirable texte de 1920 au-delà de sa première ligne, on
comprend que c'est dans cette distinction entre reproduction et
manifestation du visible que réside tout l'art de Klee.
Il faut donc lire - et citer un peu abondamment - les paragraphes suivants :
« Et le domaine graphique, de par sa nature même, pousse à bon droit
aisément à l'abstraction. Le merveilleux et le schématisme propres à
l'Imaginaire s'y trouvent donnés d'avance et, dans le même temps, s'y
expriment avec une grande précision. Plus pur est le travail graphique,
c'est-à-dire plus d'importance est donnée aux assises formelles d'une
représentation graphique, et plus s'amoindrit l'appareil propre à la
représentation réaliste des apparences.
[...] Les éléments spécifiques de l'art graphique sont des points et des
énergies linéaires, planes et spatiales. Exemple d'élément plan ne se
laissant pas décomposer en unités subordonnées : l'énergie, uniforme ou
modulée, issue d'une pointe large. Exemple d'élément spatial indivisible :
la tache vaporeuse, en général inégalement chargée, laissée par le pinceau
entier. »
Ainsi écrit Paul Klee, usant d'un style déroutant, mi-prophétique
mi-technique. L'art est démiurgique, mais cette recréation du monde se fonde
sur l'emploi rigoureux, maîtrisé, d'un vocabulaire plastique fait de signes
soigneusement élaborés. « Partis des éléments plastiques en passant par les
combinaisons qui en font des êtres concrets ou des choses abstraites tels
les chiffres ou les lettres, nous aboutissons à un cosmos plastique offrant
de telles ressemblances avec la Grande Création qu'il ne faut plus qu'un
souffle pour que l'essence de la religion s'actualise. » En d'autres termes,
l'art n'est fait que de signes. Mais ces derniers ne prennent sens - ne
deviennent symboles, donc - que lorsqu'ils sont combinés de façon dynamique,
à l'instar des différentes parties du monde s'associant en un Grand Tout. Le
signe n'est qu'un outil dans la quête du spirituel.
Dès lors, pour qui veut tenter d'approcher le sens de l'œuvre de Paul Klee,
il est nécessaire de prendre conscience au préalable de deux points
essentiels. Tout d'abord, que les signes qui peuplent ses œuvres peintes,
dessinées et gravées ne sauraient être décrits au moyen d'une logique
d'inventaire pointant une liste de motifs récurrents. Chaque signe, chaque
motif joue au sein du tableau où il apparaît un rôle équivalent à celui d'un
mot saisi au sein d 'une phrase. Klee a une syntaxe propre, dont les signes
sont les éléments de base, qui ne prennent sens que par association et contextualisation. Dès lors, puisque aucun motif ne se voit attribuer de
sens permanent, figé, il faut renoncer aussi à toute logique de traduction :
à toute approche de cette peinture qui réduirait les œuvres à n'être que de
simples rébus. La même flèche, la même ligne brisée, la même étoile, vue
dans plusieurs peintures, y acquiert chaque fois une puissance d'évocation
différente. Klee manipule le « symbole » comme on joue avec le feu : un art
qui ne s'explique pas mais s'expérimente, un art qui ne reproduit pas le
visible mais rend visible...
Regardons quelques œuvres - Éros
(1923), Villas florentines (1926), Ad Parnassum (1932) et Projet (1938) -
pour voir comment cela se manifeste, mais aussi comment, durant toute sa vie
de peintre, Klee n'eut de cesse d'inventer sa propre langue des signes.
Ainsi dans Jadis surgi du gris de la nuit. Cette aquarelle de 1918 fait
partie d'un ensemble d'œuvres dites « calligrammes ». Ici, comme plus tard
avec des chiffres, des points d'interrogation, des flèches, des pendules,
des étoiles, il écrit une sorte de partition dans laquelle la lettre est
élevée au statut de signe plastique. Pris dans des masses colorées, lettres
et mots deviennent image, tableau, empêchant une lecture simple et
rationnelle. Bien plus qu'un texte enluminé, ou mis en couleurs, Klee nous
montre un moment dans un processus de métamorphose. La lettre, support
traditionnel de la transmission du sens, devient progressivement signe
abstrait - plastique -par son intégration au matériau. Elle se transforme
littéralement en peinture, à moins que ce ne soit la peinture - couleurs et
traits - qui ne tende à devenir nouveau langage. Plutôt que de calligramme,
sans doute faudrait-il parler ici d'une recherche de l'énigme. Car loin de
soumettre la présentation du texte à une logique picturale destinée à
manifester visuellement le sens de celui-ci, comme le faisait alors un
Guillaume Apollinaire dans ses poèmes, Klee jette sur les mots un voile de
mystère fait de plans colorés. La couleur n'illustre pas les mots, elle les
assimile, les absorbe jusqu'à les transmuer en signes plastiques. Klee
cherche à créer une langue chiffrée qui ressemble à un texte énigmatique et
renforce la polyphonie du tableau. Une recherche qui réside sur une mise en
tension de l'écrit et du peint, l'un contaminant l'autre sans jamais
l'emporter sur lui. « Les tableaux nous regardent », dira Klee dans une
fameuse conférence prononcée à léna en janvier 1924. On pourrait ajouter
qu'ils parlent, à plusieurs voix...
SUIVEZ LA FLÈCHE
Dès ses jeunes années, le peintre
va explorer le pouvoir symbolique de motifs réduits à leur épure. Ainsi va-t-on
retrouver non seulement des lettres, mais aussi des croix, des yeux, et des
fragments d'objets dans nombre d'œuvres où ils ont une fonction que l'on
pourrait nommer d'« équivalence ». L'œil, par exemple, est là en lieu et
place de l'être humain, partie valant pour le tout. Ni figuratif ni abstrait,
l'artiste cherche les formes qui auront la plus grande puissance d'évocation,
et c'est dans ces signes construits sur la réduction du naturel à sa
structure élémentaire qu'il trouve son outil. Le signe fait ainsi du tableau
un microcosme. Un équivalent plastique d'un Grand Tout macrocosmique. Il
joue le rôle de lien entre le monde fini et son fondement infini. Il est
l'instrument d'une vision métaphysique du monde et de l'art.
C'est cette quête d'un art équivalant au monde qui le conduit à concevoir
Éros. Là, il cherche à créer un équivalent purement formel de cette force
d'attraction universelle qu'est l'amour. Cette œuvre appartient à une série
d'aquarelles fondée sur l'étude des gradations chromatiques, série
entreprise dans le cadre de son enseignement au Bauhaus sur la théorie des
couleurs. Il s'agit ici, littéralement, de rendre visible deux mouvements en
sens contraire, en se fondant sur le pouvoir des couleurs complémentaires
dégradées. Le vocabulaire formel utilisé - bandes horizontales, triangles,
flèches... - est essentiellement dynamique.
Klee veut faire saisir la mise en tension des éléments picturaux nécessaires
à la genèse des formes. Ce qui ne serait qu'un simple exercice pictural
prend tout son sens par l'introduction d'un titre - Éros - visible, comme
souvent, dans le bas de l'œuvre. Dans son cours du Bauhaus, l'artiste
explique : « Le triangle se forme dans le processus suivant : un point
établit un rapport de tension avec une ligne et réalise cette tension en
obéissant à l'ordre de son éros. » Obéir à l'ordre de son éros : deux
triangles se pénètrent mutuellement, dans lesquels s'inscrivent deux flèches.
La grande, en bas, indique la direction de l'« attraction », tandis que la
petite entre en contact avec un triangle rouge, origine du monde et fin du
tableau. Éros, c'est la vie insufflée aux signes...
S'il ne reproduit jamais le visible, Klee ne devient jamais purement
abstrait pour autant. Ou, plus exactement, l'abstraction ne peut se penser
chez lui que, à proprement parler, comme abstraction de la réalité. En
d'autres termes : le signe se construit par réduction du monde à des
structures primaires. Rendre visible, c'est aussi cela : manifester le
permanent sous le divers, le sous-jacent masqué par le foisonnement du
visible. Dans Villas florentines, l'artiste restitue une vision urbaine par
l'accumulation, sur un même plan, de pictogrammes et de signes qui
quadrillent l'espace en même temps qu'ils en livrent le sens. Alternant
dessin et incision de la surface, jouant sur la diversité et la dissymétrie
pour éviter la monotonie, le peintre projette l'espace réel urbain dans
celui, imaginaire, de la carte. Déjà, lors de son voyage en Tunisie du
printemps 1914, il avait pris conscience de la fertilité du motif urbain
dans sa recherche artistique. Instruit par l'œuvre du peintre français
Robert Delaunay de la puissance spatialisante de la couleur, de sa capacité
à créer l'espace sans avoir recours aux moyens traditionnels de la
perspective, il découvre à Kairouan une nouvelle façon de peindre. Dans son
Journal, il note : « Le matin, face à la ville, j'ai peint dans une lumière
légèrement dispersée, à la fois claire et tendre. » Cette attention aux
modulations de la lumière et de la couleur va néanmoins de pair avec une
volonté de structuration. « Me suis attaqué à la synthèse de l'architecture
de la cité et de l'architecture du tableau. » Dès lors, c'est cette idée
d'unité qui va prédominer : unité du monde et de l'art, dont l'artiste est
le point de jonction. En Tunisie, Klee déclare : « La couleur et moi sommes
un. Je suis peintre. »
Au-delà des signes, c'est donc aux questions de structure, d'organisation
générale de la surface picturale que s'intéresse l'artiste. Structures en
damiers, en bandes horizontales, etc. L'artiste cherche, surtout à partir de
1930, à trouver un mode de composition, qu'il nomme « polyphonique », dans
lequel les formes-signes s'associent pour créer une dimension nouvelle. Dans
son Journal, dès 1918, à propos de l'oeuvre de Robert Delaunay, il notait :
« La peinture polyphonique est en ce sens supérieure à la musique, que le
temporel y est davantage spatial. La notion de simultanéité s'y révèle plus
riche encore. »
VERS L'ÉPURE
Ad Parnassum, abréviation probable de Cradus ad Parnassum, titre d'un traité
du XVeme siècle sur l'art musical du contrepoint, est sans doute l'un des
aboutissements les plus manifestes d'une telle conception. Reprenant l'idée
de composition musicale à plusieurs voix que désigne le terme de polyphonie,
Klee radicalise le mode de composition de Villas florentines en superposant
en un même espace deux modes de composition. Une structure en damier,
classique chez lui, pour constituer le fond. Et, par-dessus, saturant
l'espace, une suite de petites touches serrées, dont la monotonie formelle
est contrecarrée par de multiples changements de couleur et d'intensité
lumineuse. Gradus ad Parnassum : la perfection du système formel qui permet
notamment d'obtenir la sensation de la profondeur sans avoir recours aux
moyens traditionnels de la peinture devient ascension vers le Parnasse, plus
haut degré de perfection de son art.
À partir des années 1930, le style de Klee ne fait que progresser vers
l'épure. La montée en puissance du nazisme, mais aussi les progrès de la
maladie qui finira par l'emporter le 29 juin 1940 concourent à faire de lui
un artiste de plus en plus silencieux, allant de façon radicale vers la plus
grande économie de moyens. Gardant les principes élaborés dans les oeuvres
précédentes - superposition, voire entrelacement de deux plans en un même
espace -, il crée une série d'oeuvres sur un principe de conjonction de deux
ensembles : l'un fait de plans colorés irréguliers, l'autre composé de
traits noirs répartis en différents endroits de la surface. Tendant vers un
art plus abstrait, ou, plus exactement, plus musical que jamais, Klee se met
alors à concevoir ses travaux moins comme une confrontation de signes que
comme un affrontement de rythmes. Les signes noirs - simples traits de
longueur variable - sont les instruments d'une visualisation du rythme,
d'une transmutation de la peinture en mouvement, en danse des lignes et des
couleurs. Si l'art de Paul Klee devait être résumé à une phrase, sans doute
faudrait-il parler d'une quête, poursuivie une vie durant, celle de
l'invention d'un nouveau langage. Le retour, à partir de 1938, d'une forme
d'écriture abstraite qui vient peu à peu envahir l'ensemble de sa production
ne fait que confirmer cela. « Écrire et dessiner sont identiques en leur
fond », notait-il dans un cours. En fait, c'est déjà ce que montrait Jadis
surgi du gris de la nuit. Mais, avec Projet, Klee livre la version la plus
aboutie de sa recherche d'une écriture proprement picturale, voyant revenir
pictogrammes et idéogrammes sous une forme nouvelle. Ici, l'organisation
même de la surface peinte nous permet de saisir, une dernière fois, la
nature du signe dans cette œuvre, ou, plutôt, la façon dont Klee s'empare de
la nature pour la transformer, par la peinture, en signe. Tandis que la
partie gauche de Projet est peuplée de signes relativement figuratifs,
sortes de pictogrammes dans lesquels il est encore possible d'identifier un
animal, une plante et un être humain, la partie droite, d'une autre tonalité
colorée, offre un degré supplémentaire d'abstraction. Hormis un œil, les
autres signes ne se réfèrent pas directement à un élément naturel. Seule la
présence des signes de gauche, plus explicites, permet de deviner leur
dimension biomorphe. Comme un texte, ce tableau (en réalité une peinture sur
papier marouflée sur toile) se lit volontiers de gauche à droite, du plus
figuratif au plus abstrait, les deux parties s'éclairant mutuellement. Par
la peinture - par ce jeu de changement dans la couleur du fond - Klee met en
œuvre son projet : créer une œuvre au moyen de signes dont la force
symbolique repose sur leur qualité plastique.
Klee est en fait l'un des plus justes représentants, au XXe siècle, de ce
courant de pensée dont l'Allemagne a été le fer de lance au XIXe : le
romantisme. Non que ses travaux soient peuplés de ruines, de scènes
nocturnes ou de rêves, comme le voudrait le cliché (ils sont néanmoins
souvent empreints de mélancolie), mais précisément parce qu'il affirme le
caractère organique et symbolique de l'œuvre d'art.
Organique parce que, pour illustrer sa célèbre parabole de l'arbre, selon
laquelle l'artiste est un tronc dont la ramure (les œuvres) s'épanouit
simultanément dans toutes les directions, Klee croit au caractère unitaire
et organique de la création. Le monde est comme un corps humain formé de
milliards de cellules à la fois singulières et reliées les unes aux autres
par leur origine commune afin de former un grand tout. Tel est le monde,
telle doit être l'œuvre d'art. D'où ce titre, dans ses esquisses
pédagogiques, lorsqu'il distingue des motifs abstraits à portée symbolique :
Symboles de formes en mouvement. Pas de formes sans mouvement. Pas de
pouvoir symbolique sans dynamisme, relation, tension, attraction... Ainsi la
toupie, le pendule, le cercle, la spirale, la flèche... sont-ils moins des
motifs que les moyens plastiques d'une circulation de l'énergie vitale et
créatrice.
Organique, l'œuvre est symbolique, enfin, car le signe est ce qui fait lien
entre l'espace limité, graphique, du tableau, et son fondement infini. Aucun
motif n'existe en soi, aucun règne n'est séparé des autres, tout est
mouvement, circulation. Tout signe, dès lors, n'est que la manifestation
provisoire de ce tout irreprésentable. Il est à la fois le commencement et
la fin de l'œuvre d'art. Son vocabulaire et son ouverture à l'illimité.
SUR L'AUTRE RIVE
Cette tension permanente entre
forme et sens, entre abstraction et manifestation du monde, c'est encore
Klee q ui la décrit de la façon la plus juste, dans la suite de son « Credo
du créateur ». Là, l'analyse des éléments spécifiques de l'art graphique et
de leur usage en art est métaphorisée sous la forme du voyage. Comme si la
peinture ne devait être que mouvement, vitesse, déplacement sans but, de
borne en borne, de signe en signe : « Faisons, écrit l'artiste, à l'aide
d'un plan topographique un petit voyage au pays de Meilleure Connaissance.
Du point mort, propulsion du premier acte de mobilité (ligne). Peu après,
arrêt pour reprendre souffle (ligne cassée ou, en cas d'arrêts répétés,
ligne articulée). Regard en arrière sur le trajet parcouru (contre mouvement).
Évaluation mentale de la distance couverte et de celle qui reste (faisceau
de lignes). Un fleuve fait obstacle, on prend un bateau (mouvement ondulant).
En amont, on aurait trouvé un pont (série d'arcs). Sur l'autre rive,
rencontre d'un frère spirituel qui désire également aller là où se trouve
Meilleure Connaissance. De joie, on ne fait tout d'abord qu'un
(convergence), mais peu à peu des différences surgissent (tracé séparé de
deux lignes). Une certaine agitation de part et d'autre (expression,
dynamisme et psyché de la ligne). [...] Puis il se fait nuit, tandis que
s'alourdit la température (élément spatial). Éclair à l'horizon (ligne en
zigzag). Il est vrai qu'au-dessus de nos têtes les étoiles brillent encore
(semis de points). La première étape est enfin atteinte. Avant de nous
endormir, maintes choses vont ressurgir en souvenirs, car ce tout petit
voyage abonde en impressions. »
Voyage des signes, à l'aventure. Un périple auquel pensait sans doute le
poète Henri Michaux lorsqu'il donna pour titre à sa préface à une exposition
de Paul Klee, Aventure des lignes.
P. Wat,

Aventure des lignes
En 1975, le poète
Henri Michaux s’enflammait pour l’œuvre de Paul Klee, exposée à la galerie
Karl Flinker, à Paris. Il écrivit au galeriste la lettre suivante.
« Quand je vis la première exposition de tableaux de Paul Klee, j'en revins,
je m'en souviens, voûté d'un grand silence. Fermé à la peinture, ce que j'y
voyais, je ne sais. Je ne tenais pas à le savoir, trop heureux d'être de
l'autre côté, dans l'aquarium,loin du coupant. Peut-être y recherchais-je
avant tout la marque de celui qui devait écrire : "Quel artiste ne voudrait
s'établir là, où le centre organique de tout mouvement dans l'espace et le
temps - qu'il s'appelle cerveau ou cœur de la Création - détermine toutes
les fonctions ?" J'accédais au musical, au véritable silence. Grâce aux
mouvantes, menues modulations de ses couleurs, qui ne semblaient pas non
plus posées mais exhalées au bon endroit, ou naturellement enracinées comme
mousses ou moisissures rares, ses "natures tranquilles", aux tons fins de
vieilles choses, paraissaient mûries, avoir de l'âge et une lente vie
organique, être venues au monde par graduelles émanations.
Quelques points rouges chantaient en ténor dans la sourdine générale.
Néanmoins on éprouvait qu'on était dans un souterrain, devant des eaux, dans
des enchantements, avec l'âme même d'une chrysalide.
LES VOYAGEUSES, LES POSSESSEUSES ...
Le réseau complexe des lignes apparaissait petit à petit : celles qui vivent
dans le menu peuple des poussières et des points, traversant des mies,
contournant des cellules, des champs de cellules, ou tournant, tournant en
spirale pour fasciner, ou pour retrouver ce qui a fasciné, ombellifères et
agates. Celles qui se promènent. Les premières qu'on vit ainsi, en Occident,
se promener.
Les voyageuses, celles qui font non pas tant des objets que des trajets, des
parcours. (Il y mettait même des flèches.) Ce problème des enfants, qu'ils
oublient ensuite, qu'ils mettent, à cet âge, dans tous leurs dessins : le
repérage, quitter ici, aller là, la distance, l'orientation, le chemin
conduisant à la maison, aussi nécessaire que la maison... était aussi le
sien.
Les pénétrantes, celles qui, au rebours des possesseuses, avides
d'envelopper, de cerner, faiseuses de formes (et après ?), sont lignes pour
l'en dessous, trouvant non dans un trait du visage mais dans l'intérieur de
la tête le point névralgique où un œil inconnu veille et garde ses
distances.
Celles qui au rebours des maniaques du contenant, vase, forme, mont, modelé
du corps, vêtements, peau des choses (lui déteste cela), cherchent loin du
volume, loin des centres, un centre tout de même, un centre moins évident,
mais qui davantage soit le maître du mécanisme, l'enchanteur caché. (Curieux
parallélisme, il mourut de sclérodermie.)
... LES ALLUSIVES, LES FOLLES D'ÉNUMÉRATION
Les allusives, celles qui exposent une
métaphysique, assemblent des objets transparents et des symboles plus denses
que ces objets, lignes signes, tracé de la poésie, rendant le plus lourd
léger. Les folles d'énumération, de juxtapositions à perte de vue, de
répétition, de rime, de la note indéfiniment reprise, créant palaces
microscopiques de la proliférante vie cellulaire, clochetons innombrables et
dans un simple jardinet, aux mille herbes, le labyrinthe de l'éternel
retour.
Une ligne rencontre une ligne.
Une ligne évite une ligne. Aventures de lignes.
Une ligne pour le plaisir
d'être ligne, d'aller, ligne. Points. Poudre de points.
Une ligne rêve. On n'avait jusque-là
jamais laissé rêver une ligne. Une ligne attend. Une ligne espère. Une ligne
repense un visage. Lignes de croissance. Lignes à hauteur de fourmi, mais on
n'y voit jamais de fourmis. Peu d'animaux dans les temples de cette nature,
et seulement leur animalité une fois retirée. La plante est préférée. Le
poisson à l'air méditant est reçu.
Voici une ligne qui pense. Une autre
accomplit une pensée. Lignes d'enjeu. Ligne de décision.
Une ligne s'élève. Une ligne va voir. Sinueuse, une ligne de mélodie
traverse vingt lignes de stratification.
Une ligne germe. Mille autres
autour d'elle, porteuses de poussées : gazon. Graminées sur la dune.
Une ligne renonce. Une ligne repose. Halte. Une halte à trois crampons. Un
habitat. Une ligne s'enferme. Méditation. Des fils en partent encore,
lentement.
Une ligne de partage, là, une
ligne de faîte, plus loin la ligne observatoire. Temps, Temps...
Une ligne de conscience s'est reformée.
On peut les suivre mal ou bien, sans
jamais risquer d'être conduit à l'éloquence, toujours évitée, toujours évité
le spectaculaire, toujours dans la construction, toujours dans le
prolétariat des humbles constituants de ce monde.
Sœur des taches, de ses taches gui
paraissent encore maculatrices, venues du fond, du fond d'où il revient pour
y retourner, au lieu du secret, dans le ventre humide de la Terre-Mère.
Je m'arrête, mon cher K.F. Paul Klee ne devait pas aimer qu'on déraille.
Trop goethéen pour cela. Son attention horlogère au mesurable ne lui aurait
pas permis d'aimer qu'on fît, pour l'accompagner, un bout de chemin si
imparfaitement parallèle.
Pour entrer dans ses tableaux et d'emblée, rien de ceci, heureusement,
n'importe. Il suffit d'être l'élu, d'avoir gardé soi-même la conscience de
vivre dans un monde d'énigmes, auquel c'est en énigmes aussi qu'il convient
le mieux de répondre.
Bonne chance.
Henri Michaux »
Retour
|