|
|
|
Georges de La
Tour
Le Tricheur à l’as de
carreaux
Huile sur toile, circa
1635, 106 x 146, musée du Louvre

Pour ce qui regarde, au XVII siècle,
"l’invention " des sujets de la peinture de genre, la partie de cartes est
un prétexte tout trouvé : quelque chose se trame entre deux, trois ou quatre
personnages dont l’enjeu dépasse (ou peut dépasser) la manifestation de la
simple convivialité. Associé, souvent, au partage du vin ou au plaisir de la
chair, le jeu – parce qu’il atteint vite au " divertissement " pascalien - a
valeur allégorique. La marque du Destin s’y devine.
Trois joueurs de cartes et une servante sont
réunis autour d’une table. Les bouches sont closes, les gestes et les
regards suspendus. Ces gens sont sans doute en train de disputer une partie
de prime, ancêtre du poker. Au XVII°siècle, les jeux de hasard, de dés et de
cartes, sont très pratiqués, bien que l'Eglise les condamne (les joueurs
sont menacés d’excommunication) et que le Roi les interdise.
Les parties sont infiltrées par des tricheurs
professionnels ; de fortes sommes sont communément pariées. Les pièces d’or,
qui s’étalent, ici, sur la table (des pistoles d’Espagne, monnaie utilisée à
l’époque) expliquent la tension qui règne. Le tableau de La Tour s’inscrit
dans une lignée inspirée, pour partie, des scènes d’intérieur. De fait, les
peintres flamands, hollandais et français reproduisent volontiers, visites
et rendez-vous, intrigues amoureuses, scènes de cabarets, etc. Ce qui donne
naissance à des toiles comme celle de La Tour, pour ne rien dire de
certaines œuvres de Pieter de Hooch ou Cornelis de Man, chez qui des parties
de cartes sont attestées. L’esprit libertin, qui imprègne cette
œuvre, se repère à différents indices, comme la taille et le nombre des
perles portées par la joueuse, au centre de la toile, perles " déclinées "
en bracelets, collier, pendants d’oreille et autre diadème.
Au-delà de la symbolique sensuelle qu’on leur
prête dès la Renaissance, ces bijoux constituent l’attribut de l’amour
vénal. Ces perles nous disent que cette femme est une courtisane, bien
différente des Marie-Madeleine repentantes, dont les colliers -rompus-
gisent aux pieds de ces dernières. Les plumes, qui ornent chapeaux et
turbans, maintes fois représentés dans les scènes galantes (Molière raillera
ces colifichets), participent également de l’idée d’une vie facile, voire
licencieuse.
La servante, de profil, tend un verre de vin
à sa maîtresse, tandis que sa main gauche maintient fermement le goulot
d’une bouteille pointant, sans doute, le jeune blanc-bec qu’il s’agit de
"mettre à sec "3. Le joueur de gauche tire un as de carreau d’une ceinture
de soie, assez large pour contenir des cartes, ce qui laisse penser que
l’homme est un tricheur qui sait son métier.
Le trio se caractérise par ses regards
obliques, qui exclue le personnage à droite, décidément considéré comme le "
pigeon " qu’il faut "plumer" ? D’où le flamboyant panache du jeune benêt,
qui n’est pas sans rappeler celui qu’a peint Caravage dans sa " Diseuse de
bonne aventure ". Tout oppose donc les deux personnages installés en vis à
vis : le jeune homme, vêtu de riches et brillantes étoffes bien ajustées,
qui va se faire posséder, et le filou, dont les aiguillettes pendantes
disent le débraillé tant physique que moral. Tel un fauve, le tricheur, le
visage resté dans l’ombre, guette sa proie, alors que celle-ci, avec son air
gourmé, incarne la crédulité même. Et ce fils de famille de courir à sa
perte, dont la bouche gourmande trahit les appétits qui l’assaillent.
L’éclairage latéral accuse les contrastes,
conférant à l’ensemble de la scène un air dramatique. Le fond, sans
profondeur, d’un noir étale (défalcation faite d’une discrète encoignure)
fait ressortir d’autant les protagonistes, comme détachés abstraitement. En
costume d’époque (nous sommes sous Louis XIII), mais paradoxalement
arrachées au temps et à l’espace, c’est pour toujours que ces figures se
prêtent au jeu de l’humaine comédie.
Comme dans " La diseuse de bonne aventure ",
la tension entre les protagonistes est contrecarrée par tout un appareil de
formes rondes : têtes, chapeaux, épaules, seins, coudes ; à quoi s’ajoutent
force particolari : nœuds, damiers, entrelacs, toutes formes prises, a leur
tour, dans le réseau " fédérateur " constitué par la double et sinueuse
ligne des mains et des regards. Parmi ces derniers, le regard de la
courtisane nous frappe particulièrement. Inquiétant, lunaire, énigmatique,
il est le chiffre de toute la fausseté du monde.
Retour
|