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Le Moulin de la
Galette
( peinte au cours de l'été 1876, Paris, Musée du Louvre)

Le Moulin de la Galette, comme si
l'on était invité à entrer dans la danse. Les robes tournent, les jupes
s'envolent, les manchettes battent. Il ne manque plus que la musique. Mais
non, la musique n'est pas absente; n'est-ce pas elle qui palpite dans ce
grand frou-frou lumineux ? Et nous voilà plein d’enthousiasme avec ces êtres
dont la joie a l'air si communicatif. Au contact du tableau, une sorte de
bien-être nous remplit qui, par la peinture, nous est offert en partage et
que nous partageons. Joie de vivre, plaisir de danser, plaisir de bavarder,
tout se mêle dans le sentiment d'aise qui nous gagne. Enfin quittant des
yeux le spectacle, nous découvrirons que Renoir s'est fait une fête de
peindre son bal du Moulin ; en tout cas que c'est une impression de fête qui
s'en dégage, de féerie. Féerie, le mot n'est pas trop gros : par-delà le bal
populaire qu'il nous montre, l'artiste nous transporte dans une région de
l'art où tout change sans même que nous nous en apercevions.
Le tableau nous met en présence d'une scène. Voyons de plus près, et d'abord
le décor : au fond se dresse la salle de bal ; de cette salle ouverte de
tous côtés à la belle saison, on accède «à la cour plantée d'acacias
rabougris et garnie de tables et de bancs» : voici les acacias, voici les
tables, voici les bancs. Sur la table à droite sont rassemblés, à la manière
d'une nature morte, une carafe, une bouteille et deux verres, sans doute
remplis de la «traditionnelle grenadine».
Quant aux personnages, ce sont des hommes, des femmes, des êtres jeunes
plutôt, tous parés, ceux-ci coiffés de chapeaux de paille, de gibus, Solarès
d'un chapeau mou à grand effet (seul Lamy au premier plan a la tête nue) ;
les femmes et les jeunes filles sont pimpantes dans leurs atours frais
repassés, robes à rubans, jupes à raies et à plis, les unes coiffées, les
autres tête nue, chevelure nouée (sauf la fillette à gauche dont les cheveux
flottent).
La scène s'illumine d'un soleil d'été. Par taches étales et capricieuses,
par flocons, par nappes, il n'a garde qu'on l'oublie. Qu'il soit de la fête,
on ne peut en douter. N'est-ce pas lui l'amphitryon, ou plutôt le meneur de
jeu? Ainsi le décor, les personnages, l'action valent surtout par l'humeur
qu'il prodigue, faite de grâce, et, touche-t-il les pinceaux du peintre,
c'est encore pour y mettre de la grâce.
Mais, peut-on se demander à la réflexion, comment se fait-il qu'avec un
pareil sujet le tableau produise un tel effet ? En dépit de leur bonne mine,
employés et ouvrières n'ont pourtant rien qui les désigne spécialement à
notre admiration, pas plus leurs ébats joyeux que ce Moulin, dont l'aspect
de hangar est à peine modifié. Or, c'est de cette réalité vulgaire, à tout
le moins populaire, que Renoir tire cette oasis de fraîcheur et d'allégresse
qui nous laisse émerveillés. Les acacias rabougris se transforment en
végétation luxuriante où pendent, non plus des lampes, mais des sortes de
fruits pleins de sucs. La cour, faite de gravats, se mue en un tissu
floconneux pareil à une nuée. Comment ces petites gens, couturières,
employés, dansant, bringuebalant, peuvent-ils donc rivaliser avec les
faunes, les bacchantes, les muses, et même les évincer sans que notre
sentiment du merveilleux diminue ou s'aliène ? Comment se fait-il que dans
cette toile, dont le ciel est absent, hommes et femmes, arbres et bancs, ont
tout l'air de s'ébattre dans les airs, ou plutôt que la terre, à laquelle
ils appartiennent, s'allège sous leurs pas ? Voilà de quoi nous laisser
interdits : le spectacle le plus prosaïque qui soit, un bal de petites gens
sur la Butte, métamorphosé en divertissement mythologique ! C'est pourtant
vrai que Renoir réussit à convertir une scène banale en spectacle
merveilleux, c'est-à-dire sujet à merveille, par la seule force de son
lyrisme.
Le tableau est trop «meublé». Partout s'y pressent couples, consommateurs et
badauds. A peine si l'on voit un peu du sol. Par rapport à ce qui est
représenté, on peut donc affirmer sans contredit que «tout est plein». Or en
même temps que nous le constatons et que nous nous attendons à éprouver une
impression de poids, de presse, de sueur, tout au contraire, voici que nous
saisit un sentiment de légèreté, d'aise, de libre respiration! Quel est donc
le génie malicieux qui substitue à nos impressions habituelles des
sensations si imprévues? Ce génie, c'est la couleur, mais si nous y avons
accolé l'épithète de malicieux, c'est que la couleur n'est pas seule, la
lumière l'accompagne, génie double et donc doublement actif.
La construction semble inexistante, et le tableau n'a pas de faille, ou
inexistante, on distingue quelques lignes directrices, ainsi les diagonales
dont le rôle n'est pas négligeable, puisque ce sont elles qui soutiennent
d'autres lignes d'appui, celles de la table et des bancs. Mais il s'agit là
d'indications sommaires, dans le genre de celles que nous donnent, pour la
verticale, les sièges, les arbres, le pied des lampes et les tiges des
lustres, pour l'horizontale, les traverses des deux chaises, la façade du
fond. Nul schéma savant, tels ceux qu'employaient les Renaissants ; ces
lignes sont plutôt des repères qui nous aident à diriger le regard. La
construction ne se fonde pas sur la géométrie. En fait, c'est la
couleur-lumière qui constitue la structure du tableau.
A partir du trio du premier plan se succèdent les autres personnages, dont
la taille va diminuant. Mais si, sous ce rapport, Renoir conserve la
perspective linéaire, il renonce presque entièrement à la perspective
aérienne, qui la double d'habitude. Au lieu de dégrader l'intensité des tons
comme il diminue les dimensions des objets au fur et à mesure de leur
éloignement, on constate qu'il les maintient sensiblement au même degré.
Effet inattendu : d'une part, l'espace donne l'impression de s'étirer en
profondeur, de l'autre, celle de se ramener vers le spectateur; il s'abaisse
sans se creuser et se redresse sans s'aplatir. Vérifions pour ne pas nous
tromper. Les dimensions vont diminuant ; c'est ce dont on se convainc au
premier coup d'œil : la foule du fond n'est plus qu'un amas de petites
taches entremêlées. Les couleurs, elles, ne se dégradent pas ; à peine s'il
faut un peu plus de temps pour s'en rendre compte: les mêmes petites taches
du fond, les colonnes, les décorations, les lumières se distinguent par la
vivacité de leurs tons.
Voilà qui est bizarre, mais ce qui suit
l'est encore plus. Que se passe-t-il donc ? D'abord que les objets cessent
de nous donner l'impression de tourner. Vue hâtive! car si les visages de
Jeanne et d'Estelle nous apparaissent comme de larges taches semblables à
des fleurs grandes ouvertes, ce n'est pas le cas des gibus, ni des chapeaux
de paille, ni des lustres. Pour être exact, il convient donc de rectifier et
de dire que les objets tendent effectivement à ne plus tourner ou que,
«tournent-ils», ce n'est plus l'impression de volume qu'ils suggèrent. Et
voici que se découvre un aspect fondamental de l'œuvre : tout en conservant
aux objets leur physionomie ordinaire, cet espace nouveau modifie leur
aspect traditionnel de solides. La rigidité des contours et des arêtes est
remplacée par une plasticité générale, comme si la matière échappait à sa
détermination physique et géométrique. C'est ce que va confirmer la suite de
notre examen.
C'est ce que le dessin nous révèle dès l'abord. Plus de contours tranchés ;
les formes ont une apparence «flottante» qui les situe ailleurs que dans un
monde soumis à la pesanteur. La robe de Margot se distingue bien de
l'entourage, mais ni le ruban bleu sur le rose de l'étoffe, ni le bleu du
sol sur le rose de la robe ne sont nettement séparés, non plus d'ailleurs
que l'arbre à droite, ni les personnages qui s'y appuient. On peut encore
faire du doigt le tour de la coiffure de Jeanne, de celle d'Estelle ou du
chapeau de leur voisine, mais le pourrait-on avec la pointe d'une aiguille?
La ligne, définie comme le lieu idéal séparant deux localités, n'a plus sa
place dans cette peinture. On ne peut dire non plus qu'elle se moule sur le
contour des objets. En fait, à part sa fonction de ligne directrice, elle
tend à disparaître au profit de la matière colorée. Cessant d'avoir une
frontière entre eux, les objets tendent tous plus ou moins à se compénétrer
; voyez l'exemple si frappant du visage du gosse qui naît, tel un bourgeon,
entre l'arbre et l'homme appuyé contre le tronc, ou celui, non moins
frappant, de la petite fille à gauche, dont la chevelure se mêle,
semble-t-il, à la mousse du sol. De même les parties d'un objet : ainsi dans
les vêtements et dans la figure des personnages (voyez par exemple la
coiffure de Jeanne, le col de sa blouse et le haut de sa robe). Avec Renoir,
le dessin change de sens. Son espace plastique n'est plus compatible avec la
délimitation linéaire. Le caractère flottant des formes, leur effilochement,
ne sont pas un manque, leur compénétration n'est pas une confusion,
l'affaiblissement des plans n'est pas une négligence, ce sont autant
d'exigences logiques, c'est-à-dire en accord avec le parti choisi par
l'artiste, et que légitiment une nouvelle conscience de la réalité, une
nouvelle expression de la peinture.
Examinons de plus près la façon dont Renoir représente l'être humain. Les
objets cessant d'exister en tant que solides, il est naturel que le corps
subisse le même sort. Nul étonnement donc à ce que le dos du badaud appuyé
contre l'arbre s'exhausse pour rejoindre le chapeau de paille, que les mains
des danseurs se distinguent mal les unes des autres, que les doigts se
confondent. On comprend également que dans cet espace nouveau les visages
perdent quelque chose de leur physionomie individuelle. En même temps que le
souci de l'anatomie s'efface, celui du portrait diminue. Sans doute Jeanne
diffère d'Estelle, Solarès de Lamy, mais ce sont des différences que le
peintre estompe. Seule la figure de Georges Rivière, tout à droite, semble
se caractériser un peu plus, comme si Renoir avait désiré qu'elle servît de
point d'accrochage à la galerie de ses amis. Encore est-ce plutôt une
indication. En perdant de leur identité, les personnages de Renoir se
subordonnent plus étroitement à la couleur qui, grâce à eux, devient un
ballet féerique. L'importance accordée à la couleur est en effet
prépondérante. Rompant avec l'emploi qu'en ont fait les primitifs (nul aplat
dans le Moulin), Renoir lui retire aussi la suggestion de la profondeur
spatiale, celle des volumes, du modelé, des effets de creux et de saillie.
Mais c'est pour lui découvrir des pouvoirs nouveaux.
Dans son aspect matériel, la couleur se présente à la façon de mèches plus
ou moins longues, plus ou moins larges, plus ou moins serrées aussi, mais
qui toutes tiennent les unes aux autres. Ainsi traitée, elle n'est pas loin
de ressembler à de la laine qu'on carde, comparaison doublement utile
puisqu'elle rend aussi compte de l'impression que cette couleur donne au
toucher ; ne dirait-on pas que s'offrent à la main de petites touffes
d'épaisseur variable dont la machine à tisser ne s'est pas encore saisie,
petites touffes pleines encore des caprices de la toison ? Le poil est
souple, abondant, lisse et fin. Vertu tactile!
En même temps qu'elle tend vers une manifestation plus physique, la couleur
s'émancipe. Au lieu de s'en tenir à des localités définies, tout au plus à
se dédoubler avec le clair-obscur, la voilà qui se répand partout: dans la
chevelure de Jeanne se pressent pêle-mêle du bleu noir, du vert jaune, de
l'olive, du marron roux, du vert, du rose, une touche d'orangé, au-dessus de
la tempe du bleu d'outremer, des traces de violet, et sur le tout de petites
nuées gris bleu.
Dans ce jaillissement continu, les ombres, qui, traditionnellement, servent
de digues à la couleur, brusquement cèdent ; plus d'ombre, ou plutôt les
ombres se transforment. Au lieu de canaliser la couleur vers les objets,
elles se désagrègent pour goûter elles aussi au flot fertilisant. L'étendue
ne se distribue plus en parcelles ; tout s'anime du même miroitement mobile
dans lequel s'abandonnent tons, taches, ombres et reflets. Voici le chapeau
de l'homme appuyé contre l'arbre : des jaunes, des jaunes blancs, des gris
bleus, des gris verts, des gris, des verts s'y mêlent, traversés par les
bleus foncés et les bleus noirs des rubans. C'est bien encore à un chapeau
de paille qu'on a affaire, mais le chapeau de paille est devenu l'ondulation
colorée d'une forme qui a brisé la limite habituelle des ombres, mieux, qui
les a intégrées à son mouvement. Dans ce monde où les volumes
s'interpénètrent, où les êtres humains et les objets perdent leurs contours,
les physionomies leurs traits distinctifs, où même la clarté et l'ombre
cessent de s'opposer, une présence nouvelle s'affirme.
En même temps qu'elle échappe au modelé, la couleur, avons-nous vu, fuit le
contour défini ; son pouvoir de continuité ne tient plus à l'identité d'un
ton dans une surface, mais à l'enchevêtrement des fibres dans l'ensemble du
tableau. Vues de près, elles ont l'air «ouvertes», telles des mailles, mais
de loin le filet est sans défaut. Qu'on regarde la façon dont la main de
Solarès «passe» dans la taille de Margot, celle dont la femme adossée à
l'arbre «passe» dans le tronc. Ce ne sont pas des formes limitées qui
«passent les unes dans les autres», mais les mèches colorées dont elles se
composent qui s'entretissent étroitement.
N'y a-t-il pas contradiction ? D'une part, les objets représentés restent
discernables ; de l'autre, la matière forme une seule texture. Il y a bien
le fait que les mèches changent de couleur selon les objets, mais si le
contour de l'un se prolonge dans celui de l'autre, les limites, chose
surprenante, ne s'évanouissent pas complètement. En grande partie, grâce à
la touche. La pâte est en effet dans l'ensemble plutôt mince ; à peine si
elle recouvre la toile d'une pellicule légère, mais cette pâte si fluide est
posée d'une manière très particulière. Voyez, par exemple, les coups de
pinceau sur la robe rose de Margot et sur le pantalon de Solarès ; on dirait
une écriture qui tantôt se couche, tantôt se redresse. C'est ainsi que, tout
en se passant de la ligne, le contour des objets s'affermit ; par de simples
changements de pente, la touche l'étaye sans le cerner et sans que la
continuité de la couleur soit compromise, à la façon dont l'orientation des
fils dans certains tissus produit des motifs décoratifs parfaitement
discernables.
Quant aux plages qui comportent une certaine étendue, telle l'aire sur
laquelle évoluent les danseurs, ou le corps des personnages au premier plan,
elles sont soumises à un autre traitement qui rappelle celui du putoisage
propre aux peintres de céramique. Comme on le sait, ceux-ci posent leurs
couleurs au moyen d'un pinceau très souple qui leur permet d'obtenir une
sorte de moucheté général. En procédant de la sorte par mèches, par touches
dirigées, par putoisage, Renoir découvre une nouvelle qualité matérielle à
la peinture. Celle-ci n'est plus destinée à évoquer la carnation d'une
femme, le rugueux d'une écorce, le poids d'un banc, ou le velouté d'un
visage; elle renonce délibérément aux associations habituelles pour adopter
des qualités de ductilité, de transparence, de légèreté, de fluidité qui
sont les conditions dans lesquelles êtres et choses sont appelés à une
nouvelle vie.
La couleur n'est pas seule à opérer ; la lumière y est de moitié. Ensemble
elles conduisent le bal; mais tandis que la première s'y montre au grand
jour, la seconde est plus secrète, plus futée, plus insaisissable aussi, ne
formant pas de source qui se laisse situer, ni de cours suivant une
direction définie. Elle affleure ici ou là, se montrant à découvert dans les
accents qui se trouvent sur les chapeaux de paille, sur les verres et les
carafes, sur la chevelure de la fillette de gauche, sur les globes des
lampes. Voyez encore les plumets de clarté que sont les cols de chemises,
les manchettes, les pochettes.
Mais si sa présence est ostensible par endroits, elle est beaucoup plus
discrète ailleurs. Quand l'œil erre d'un bout à l'autre du tableau, il
rencontre des taches qui, disposées sans ordre apparent, ressemblent aux
reflets qu'on trouve à la surface de l'eau. Voyez la robe bleue de la
danseuse derrière Solarès qui s'ouate de taches bleu clair ou blanches, de
même que la robe rose de Margot. Le phénomène est aussi sensible sur le
personnage du premier plan. Ne dirait-on pas que son dos est ocellé ? Sous
le couvert de mouchetures ou de reflets, la lumière s'empare de tout, mais
comme «par-dessous». Sur la couleur, son action est plus mystérieuse encore.
Qu'on en juge par la robe d'Estelle : assise sur le banc, la jeune fille est
vêtue d'un tissu rayé dans lequel dominent le bleu clair et le rose mêlés de
vert dans le bas ; or ces tons, constate-t-on, se foncent et
s'éclaircissent, comme si des ondes les parcouraient. Ce n'est plus le
contour ni le volume qui comptent ici ; pour le peintre, l'objet devient
l'occasion de créer des formes que la lumière traverse en les faisant
vibrer.
La lumière ne sert donc plus à localiser les objets, à en délimiter le
contour et le volume, à les situer dans l'espace ou encore à en évoquer la
qualité matérielle, la voilà qui, tels des atomes fusant de toutes parts,
s'élève du sol jusqu'aux arbres ou, telle la neige, tombe en lents flocons
qui s'accrochent aux cheveux, aux chapeaux, aux habits. Lumière venant non
plus d'un point du ciel, lumière «ambiante», pourrait-on dire, si
l'expression ne laissait fâcheusement entendre quelque intervention
naturaliste ; car il ne s'agit pas d'imiter le plein air. Qu'elle s'y
réfère, c'est vrai, mais elle est avant tout instrument de lyrisme, exaltant
les choses, et les magnifiant. Loin de s'ajouter à la couleur, elle existe
avec elle et en elle : éclairées à la fois du dehors et du dedans, les
formes deviennent elles-mêmes fluorescentes.
Ne nous y trompons pas, ce n'est pas à un appauvrissement que nous avons
affaire. Nulle analogie avec les fadeurs préraphaélites. La couleur-lumière
n'est pas un attribut des formes non plus qu'un revêtement, elle est leur
structure, et donc aussi leur rythme de vie. Quant aux tons, voyez comme ils
s'appellent les uns les autres à intervalles tantôt pressés, tantôt espacés.
Mais c'est leur étendue variable et le jeu des valeurs qui constituent le
fond de ce rythme, par exemple dans la suite des robes à gauche du tableau
(celle de Margot, celle de la danseuse en bleu, celle de la femme assise) ou
dans la succession des tons clairs et des tons foncés à l'intérieur d'une
même localité, ainsi dans la robe rayée en bleu et rose d'Estelle. Mais il
n'est pas jusqu'à la touche qui ne se prête aux effets rythmiques. Groupés
tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, s'amaigrissant ou s'épanouissant,
les coups de pinceau forment des traces visibles dans lesquelles mille
pulsations se font jour ; impossible de les dénombrer mais, diverses, elles
se relient toutes à cette fluorescence initiale, qui est le mouvement même
de la couleur aux prises avec la lumière. Ce point est décisif. Renoir ne se
borne pas à transporter son chevalet de l'atelier dans la cour du Moulin de
la Galette. Il ne se contente pas de découvrir que la lumière circule autour
des objets. En nous conviant à entrer dans son œuvre, il nous révèle que le
bois, le métal, la terre, la chair, les os, le feuillage, tout est poreux à
la lumière, tout laisse transfuser la lumière. Celle-ci n'est pas un
principe abstrait, ni un moyen d'éclairage, mais une matière infiniment
ténue dont les différentes «longueurs d'onde» engendrent un monde d'objets
qui gagnent en chatoiement et en souplesse ce qu'ils perdent en poids et en
solidité.
Quand autrefois un artiste voulait élever le regard des spectateurs
au-dessus de la terre, il recourait soit à une immensité de ciel, qu'il
déployait à la façon d'un dais, soit à des personnages mythiques, anges ou
génies, voletant ou voguant sur des nuages. Renoir envoie promener nues et
nuages, du même coup anges et génies, et pourtant rien de plus aérien que
son Moulin ! C'est que le ciel, au lieu de se cantonner au-dessus des arbres
ou de s'enrôler figurativement dans les cohortes célestes, se convertit en
couleur-lumière, qui insuffle aux formes d'ici-bas sa légèreté gracieuse.
Est-il besoin d'un long effort pour voir à quel point le sol de cette cour,
couvert de gravats au dire de Georges Rivière, se mue en une toison rose et
bleue, si douce aux pieds ? Mais le pied lui-même cesse d'enfoncer. Nouveau
Roi-Soleil, Renoir fait jaillir les grandes eaux de la fête dans ce nouveau
Versailles qu'est pour lui la peinture.
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