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Auguste Rodin |
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L'art de Rodin
Les artistes et les penseurs sont comme des lyres infiniment délicates. Et les vibrations que tirent d’eux les circonstances de chaque époque se prolongent chez tous les autres mortels.
Le titre de créateur couronne le nom de Rodin, n’a-t-il pas crée la porte q L’œuvre de Rodin s’inscrit comme un trait d’union majeur entre deux siècles de sculpture. La sculpture du XIXe siècle oscille entre romantisme, éclectisme, réalisme ou symbolisme. De jeunes artistes tels Bourdelle ou Maillol ont été marqués par Rodin, opéreront à leur façon un fort retour au style. Rodin évoluera selon un ordre esthétique qui, s’il est au départ fortement imprégné de l’héritage classique n’obéira finalement plus qu’à ses propres règles. Rodin qui voyait en Michel-Ange "le dernier et le plus grand des gothiques" cherchera longtemps à travers lui à transcrire dans la matière le caractère tragique de la condition humaine.
Rodin n’a eu de cesse d’étudier le corps humain ; mais pour lui, le corps
est rarement idéal, conforme à la représentation classique. A ses débuts
Rodin s’attache à reproduire les modèles gracieux à la manière classique,
mais il délaissera la description in veritas. En plus de la tradition
de la réalité du corps, Rodin donne à voir cette réalité, vouant une absolue
fidélité à la perception qu’il a d’une Nature, à l’origine de tout ; car
"tout l’art se trouve dans la nature et le besoin d’exprimer la vie". Parce
que le mouvement, les sentiments, la vie sont naturels, toute
expression l’interpelle et la nature
Rodin était passionné de la figure humaine. Il la traita, dans son intégrité, puis peu à peu, réduite à ses parties essentielles, privée de ses membres. Le nu fut pour Rodin l’occasion d’échapper à la réalité historique infligée par les vêtements d’une époque et surtout le moyen de doter ses personnages d’une dimension héroïque et universelle. Rodin intégra le nu à son travail comme étape dans son processus de création. Qu’elles soient ou non destinées à être vêtues, il n’est de figures qui n’aient d’abord été conçues dénudées, car « sous peine de ne dresser qu’une enveloppe vide, ce nu on le sente sous les plis de l’étoffe ; Les figures des Bourgeois de Calais en sont le meilleur exemple : nues, charpentées vivement modelés directement plus grands que nature, elles furent ensuite revêtues de la tunique des condamnés. Et selon Rodin, le visage n’est pas le seul ; reflet des émotions intérieurs ; le corps entier, jusque dans le moindre de ses muscles, traduit les images de l’âme : « Il exprime toujours l’esprit dont il est enveloppe. » En ce sens, le sculpteur doit exploiter toutes les possibilités du modelé en tant qu’expression principale du sentiment. De la peau au papier, de la chair à la terre, nul doute que les femmes aussi se sentaient comprises et exister à travers son œuvre ; on ne modèle pas dans la terre autant de sensualité sans avoir un sens aigu de ce que Rodin lui-même nommait pudiquement la beauté de la vie. Son atelier fut des plus fréquentés par la gent féminine. Les plus aisées y venaient avec l’espoir d’obtenir de lui leur buste et de devenir elles aussi femmes-sujets, femmes-objets dans les yeux et sous la main du maître. Car entre le sculpteur et les femmes, la fascination était réciproque.
Les œuvres de Rodin ont un caractère érotique comme Le baiser et
L’Eternel printemps, qui sont
des excès de douceur et de sensualité. Camille Mauclair : « Tout l’œuvre de
Rodin est l’histoire de l’âme désespérée pour s’évader du corps, et
choisissant pour s’en évader la seule route que le corps lui offre : l’amour
physique. » La porte de l’enfer, elle est tout entière conçue d’après le
schéma paradigmatique Éros/Thanatos comme une représentation des pulsions et
de leur répression. Pour Celle qui fut la belle « Il ne faut pas se hâter » confiait Rodin à Rilke. Le sculpteur considérait le temps et la patience comme des conditions de création. Ils exigèrent de lui une lenteur, qui ne fut comprise que de bien peu de commanditaires, mais qui lui permirent de porter l’idée jusqu’au terme. Ni pression, ni hâte, car « pour faire quelque chose de bon, il faut avoir le temps d’oublier », affirmait Rodin. « Rodin aimait conserver longtemps les œuvres sous ses yeux, même si elles semblent presque terminées ». Rodin mit ainsi sept ans pour réaliser le Claude Lorrain, cinq pour les Bourgeois de Calais, sans compter les trois ans qu’il fallut attendre avant que le monument soit installé et inauguré. Le Monument à Balzac, commandé par la Société des gens de lettres en 1891, devait être livré dix-huit mois plus tard, mais ne fut prêt qu’en 1898. Cette nécessité de la patience et du temps était comme inscrite en lui, et il lui était entièrement soumis. Il s’agissait d’obéir aux exigences de son travail de création ; l’élaboration de chaque projet, de chaque sculpture donnant lieu à de nouvelles œuvres qui ouvraient des directions que Rodin n’en finissait pas d’explorer. Rodin reprit inlassablement son Balzac, l’étudia debout, les jambes écartées, nu, puis drapé ; il en reprit le visage dans un nombre d’études, à la chevelure abondante et au regard perçant, avant d’arriver à fixer définitivement les traits dans une tête monumentale. Car, ajoutait Rodin, « j’aime la réflexion même devant le travail presque terminé. » Rodin est donc le sculpteur qui assure transition vers la modernité, par l’audace des formes qu’il impose à cette nouvelle sculpture. Pourtant il n’innove pas dans les techniques de création. Son adhésion à un processus technique très établi, de même que la poursuite incessante de la commande officielle, sont des critères communs aux artistes de l’époque, qui le rattachent encore au XIXe siècle. - La porte dans le spectacle "Sakountala" de Pietragalla (extrait 6,6 M) |
♫ : Sergheï Rachmaninov : Concerto pour piano Nº 2