|
|
|
Le mot
enfer vient du latin infernus, qui, d’après sa racine, désigne des lieux
inférieurs, bas, souterrains. De même sens que le latin infernus, sont les
mots Hole, caverne, Hell, Hölle, etc., des langues germaniques. C’est encore
une idée analogue qu’exprime le Grec άδης, de ά privatif et ιδ (ϊδειν) ,
voir: lieu invisible, ténébreux.
I – Au pluriel
A – [Dans l’antiquité] Lieu souterrain où séjournent les morts. Mercure vint
saisir l’audacieux [Sisyphe] au collet et l’ôtant à ses joies, le ramena de
force aux enfers où son rocher était prêt (Camus, Sisyphe). Il y a,
au-dessus de la ville une caverne dont nos jeunes gens n’ont jamais trouvé
le fond ; on dit qu’elle communique avec les enfers (Sartre, Mouches)
1- Il s’agit de sa [Chrysis] vie souterraine. Si elle n’a pas de sépulture
et pas d’obole dans la main, elle restera éternellement errante au bord du
fleuve des Enfers, …
LOUΫS, Aphrodite
2- … Coré, fille de Cérès, descendit aux enfers pleine de pitié pour les
ombres ; mais (…) devenue reine et épouse de Pluton, elle n’est plus nommée
par Homère que “l’implacable Proserpine” GIDE, Les Faux-monnayeurs
3 – Et, si ce n’est assez de tous les éléments,
Les enfers vont sortir à ses commandements
CORNEILLE, Médée
B – [Dans l’A.T.] Séjour des morts (avant la rédemption du christ) :
4 - C’est un article de foi que Jésus, après son dernier soupir, est
descendu aux enfers pour en ramener les âmes douloureuses qui ne pouvaient
être délivrées que par lui.
BLOY, Journal
II – Au singulier
A. – [Dans le nouveau testament] Lieu où les damnés subissent le châtiment
éternel. Aller en enfer. Hier, à Saint-Jacques, un prédicateur professionnel
s’est mis en frais. Il parlait de l’enfer : le soufre, les flammes, les
fourches, les chaudières (DUHAMEL, journal). Si Dieu le laissait mourir
avant qu’il n’ait pu se confesser, il mourrait en état de péché mortel, il
irait droit en enfer ! (QUEFFÉLEC, Recteur). Otez la crainte de l’enfer à un
chrétien et vous lui ôterez sa croyance. (DIDERÔT, Addition aux pensées
philosophiques). Il est plus facile à l’imagination de se composer un enfer
avec la douleur qu’un paradis avec le plaisir. (A. DE RIVAROL, Passions)
5 - … j’ai peur de l’enfer. Je ne crains pas les tourments du feu. J’ai peur
de l’enfer, seulement parce qu’on n’y voit pas Dieu
SALACROU, La Terre est ronde
Synt. Démons, diables de l’enfer ; le prince des enfers (Satan) ; feu
flammes, horreurs, tourments, supplices de l’enfer ; brûler en enfer.
– [Dans des interjections marquant la colère, l’étonnement]
Enfer ! Enfer et damnation ! Enfer et malédiction ! Nom d’un triple enfer !
est-ce que nous n’entrerons pas ? st-ce que ça durera longtemps ? (FLAUB.,
Tentation). Par l’enfer ! monsieur de Charmeuse, voilà des paroles qui
demandent des coups d’épée (KOCK, Ficheclaque)
– [Dans des proverbes, des expressions]
§ L’enfer est pavé de bonnes intentions (Samuel Jackson). On peut faire le
mal sans en avoir l’intention. Que même certains protecteurs (…) de votre
client puissent avoir de bonnes intentions, je ne prétends pas le
contraire ! Mais vous savez que l’enfer en est pavé, ajouta-t-il avec un
regard fin (PROUST, Guermantes)
Ces vertus à la bergamote ne paveraient-elles pas les routes de l’enfer ?
(Bremond)
§ Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer (GUITRY,
Veilleur)
6 – Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent
BAUDELAIRE,
Les fleurs du mal
– Par méton.
1. Les puissances infernales, les démons qui peuplent l’enfer. Elle sermonna
le jeune homme, lui demanda le serment de ne jamais conclure de pacte avec
l’enfer (ZOLA, M. Férat). Où l’enfer trouve sa meilleure aubaine, ce n’est
pas dans le troupeau des agités qui étonnent le monde de forfaits
retentissants (BERNANOS, Sous le soleil de Satan). Une chute sans fin dans
une nuit sans fond, voilà l’enfer. (HUGO, Les châtiments)
6– L’enfer mugit d’un effroyable rire quand,
Quand, dégoûté de l’orgueil des méchants,
L’ange, (…)
Fait éclater ses remords et ses chants.
BÉranger, Chansons
§ Le mal absolu, métaphysique (qui émane des puissances infernales). Tout
l’enfer et le ciel de ses personnages est en lui [Shakespeare] (GIDE,
Journal). Vous me forcez à croire qu’il entre perpétuellement de l’enfer
dans l’homme, car il ne se fait pas scrupule de tirer de là [insensibilité,
absence de sens moral] joie et fierté (Gracq, Beaux ténèbres). Je me crois
en enfer, donc j’y suis (RIMBAUD, Saison en enfer)
7- …la vie présente, considérée comme pouvant faire entrer en nous le ciel
ou l’enfer, c’est-à-dire le bien ou le mal, suivant que nous sommes dans
l’obéissance à l’être suprême (…) ou rebelles à sa loi…
P. LEROUX,
De l’Humanité
8 – Criez après l’enfer : de l’enfer ne sort
que l’éternelle soif de l’impossible mort.
A. D’AUBIGNÉ, Livre 7 Jugement
Les portes de l’enfer. Le mal absolu symbolisé par l’enfer ouvert sur le
monde (cf. Matthieu xvi, 18). Encore quelques jours, et l’empire du Christ
sera effacé, et les portes de l’enfer auront prévalu (Cottin, Mathilde). On
dit que les portes d’enfer ne prévaudront pas toujours, que la parole de
Dieu reviendra, et qu’enfin les hommes connaîtront la vérité et la justice
(PROUDHON, Propriété)
2. Tourments subis en enfer (dont le genre, la nature varient suivant les
personnes). Le paradis n’est autre chose qu’aimer Dieu, et il n’y a pas
d’autre enfer que de n’être pas avec Dieu ( GREEN, Journal). On parle
toujours du feu de l’enfer, mais personne ne l’a vu, mes amis. L’enfer,
c’est le froid (BERNANOS, M.Ouine)
B. – P. méta.
1. Lieu, situation, qui évoque l’enfer
a) [Par certains aspects matériels particulièrement désagréables et
insupportables ; en partie. : feu, flammes, chaleur] Des Gorgones (…) la
torche à la main, parcourent les carrefours livides de cet enfer ; d’autres
attisent le feu avec des lances de bois goudronné (Chateaubriand, Mémoire)
Sous ce toit surchauffé, au fond de cet entonnoir sans issue, c’était
l’enfer (GIDE, Feuillets d’Automne). L’enfer c’est l’absence éternelle
(HUGO, Les châtiments)
9-On distinguait des cris lointains parmi le crépitement terrible du feu.
Les victimes hurlaient, saisies par cet enfer, et les toits des maisons
s’écroulaient sur elles.
VILLIERS DE
L’ISLE-ADAM, Contes cruels
10 – Je ne trouve la paix qu’à me faire la guerre
Et si l’Enfer est fable au centre de la terre
Il est vrai dans mon sein
MALHERBE, Pour
Alcandre, Stances
11 – Fêtes dans les cités, fêtes dans les campagnes
Les cieux n’ont plus d’enfers, les lois n’ont plus de bagnes
Où donc est l’échafaud ? ce monstre a disparu
Tout renaît …
HUGO,
Les châtiments
§ Enfer avec un complément indiquant un désagrément. Il voyait d’un côté
l’enfer des sables, et de l’autre le paradis terrestre de la plus belle
oasis qui fût en ces déserts (BALZAC, Langeais). Notre pauvre diligence, qui
se traînait depuis trente heures dans cet enfer de pierrailles (THARAUD,
Fête arabe). Dans cet enfer de pierre, de brique et de métal [ce qu’il voit
de sa fenêtre], où pas une feuille d’arbre ne vient rafraîchir la vue
(GREEN, Journal)
b) [Par les souffrances très grandes que l’on endure] La maison est devenue
un enfer : enfer conjugal. Il allait [l’abbé] entrer dans une sorte d’enfer,
parce qu’il devrait vivre avec la privation (LA VARENDE, Roi d’Écosse). Un
homme peut transformer sa chambre en paradis ou en enfer, sans bouger,
simplement par les pensées qu’il y logera (GREEN)
12 – Ah ! on la connaît la maison, aller…(…). On est mal nourri… on n’a pas
de liberté… On est accablé de besogne… et des reproches, tout le temps, des
criailleries… Un vrai enfer, quoi !…
MIRABEAU, Le journal d’une femme de chambre
§ Enfer avec un complément indiquant la cause ou la nature des souffrances.
Enfer de la faim, de la misère. La province n’est plus pour les Parisiens un
enfer d’ennui, une suite de cités englouties dans un passé vivant (MORAND,
Excursion immobile). Il [Jacques Rivière] avait de 1914 à 1918, traversé
l’enfer de la captivité (MAURIAC, Du côté de Proust)
13 – le lecteur frissonne en pénétrant dans cet enfer de l’argent qui fut
celui de l‘auteur des Illusions perdues, drame hallucinant qui a écrasé sa
vie et l’a condamné à mourir d’écriture en hurlant sous le fouet de la
nécessité
MORAND, L’au
sous les ponts
– P. méton. Tourment très vif, insupportable qu’infligent certains
circonstances, certains sentiments, certains personnes. Envier ce qu’il
méprise, c’est l’enfer du génie avorté (MAURIAC, Bloc-Notes)
10 – À une époque, je croyais que le pire enfer de la guerre ce sont les
flammes des obus, puis j’ai pensé longtemps que c’était l’étouffement des
souterrains (…) Mais non l’enfer, c’est l’eau.
BARBUSSE, Le Feu
11 – Alors, c’est ça l’enfer. Je n’aurais jamais cru… Vous vous rappelez :
le soufre, le bûcher, le gril… ah ! quelle plaisanterie. Pas besoin de gril,
l’enfer, c’est les autres.
SARTRE,
Huis clos
12 – Quand ils proclament […] que "l’enfer, c’est nous-mêmes", les peuples
sauvages donnent une leçon de modestie qu’on voudrait croire que nous sommes
encore capables d’entendre
C. LÉVIS-STRAUSS, L’origine des manières de table
§ Avoir l’enfer dans le cœur, en soi. Être tourmenté. Philippe envie ses
pages qui donnent paisiblement (…) tandis que l’enfer de son cœur le prive
de tous repos (STAËL, Allemagne). J’avais l’enfer en moi, je suis l’homme le
plus malheureux du monde ! (BALZAC, Contrat mar.)
§ Souffrir l’enfer. Souffrir excessivement. Je ne peux, en conscience, me
faire arracher toutes les dents ; toutes me font souffrir l’enfer (BALZAC,
correspondances)
§ Coûter l’enfer. Causer de grandes douleurs. Le moindre mouvement coûte
l’enfer (ARNOUX, Roi)
c) [Par l’idée du mal, du péché, de la méchanceté]. Le journalisme est un
enfer, un abîme d’iniquités, de mensonges, de trahisons (BALZAC, Illusions
perdues). J’ai voulu jeter un coup d’œil sur cet enfer de Paris pour me
donner une idée de l’autre (MAUPASSANT, Surprise)
§ Emploi comme adjectif. Pourtant la cloche du collège avait quelque chose
de plus méchant, plus enfer (A. DAUDET, Le petit chose)
– En particulier
§ Partie fermée d’une bibliothèque contenant de caractère licencieux. À la
bibliothèque [du lycée], certains volumes sont marqués d’une croix rouge ;
c’est l’enfer : des œuvres de Gide, de Diderot, de Baudelaire (SARTRE,
Nausée) . [Au XVIIIe s] les hommes sensibles le prodiguent [le mot vertu] et
(…) nous le rencontrons avec stupeur jusque dans les Enfers, j’entends :
ceux des bibliothèques (VALÉRY, Variété IV)
§ Maison de jeu. L’or s’en allait en folies. On le buvait, on le jouait, et
cette auberge où nous sommes en était un "enfer", comme on disait alors
(VERNE, Enfant du Capitaine Grant). Il [Byron] commençait à connaître les
tavernes douteuses, les dandies de Fop’s Alley, les tripots, les "enfers"
(MAUROIS, Byron)
– En parlant d’une personne. Porte de l’enfer, est digne de l’enfer.
Personne qui fait mal ou qui pousse au mal. Les sentiments religieux
d’Agathe lui faisaient regarder les femmes de théâtre comme des tisons
d’enfer (BALZAC, Rabouill.). Les saints ne sont pas doux avec les pêcheurs ;
ils les appellent : "suppôts de Satan", "tissons d’enfer", et fulminent sans
cesse l’anathème (DUHAMEL, Salv.)
2. Locution à valeur adjective d’enfer. Qui rappelle l’enfer, est digne
d’enfer. Feu, vie d’enfer, invention, machination d’enfer. Un petit
ventilateur, qu’on venait d’installer dans la galerie nord, dans ces régions
d’enfer, sous le tartaret, où l’aérage ne se faisait pas (ZOLA, Germinal). À
travers le sol grillé qui envoie un souffle d’enfer, j’entrevois l’abîme des
machines (MORAND, Paris-Tombouctou)
§ [Après un substantif désignant une personne] Ce maudit Harris ! cet
américain d’enfer ! ce pirate exécrable ! ce voleur d’enfants ce voleur
d’enfants ! cet assassin de jeunes filles ! cet infâme (ABOUT, Roi mot.)
– Qui est excessif par quelque côté ou qui ne semble pas naturel. Boucan,
bruit d’enfer ; jouer un jeu d’enfer. Il avait pour l’extraction des dents
une poigne d’enfer. (FLAUBERT, Mme Bovary). [Il] se lança dans une petite
étude de Stephen Heller, en forme de fanfare, qu’il mena d’un train d’enfer
et avec un étourdissement brio (GIDE, Si le grain)
3. Allusions littéraires.
a) à « l’enfer » de Dante. Première partie de la divine comédie. Après le
tourbillon fulgurant du combat, la caverne des miasmes et des pièges (…)
Jean Valjean était tombé d’un cercle de l’enfer dans l’autre (HUGO, Les
Misérables). Déclassement, dernier cercle de l’enfer bourgeois, damnation
sans recours ! (BERNANOS, Crime)
b) à « une saison en Enfer » d’A. Rimbaud. Fasciné par l’envie de lui faire
du mal, de le punir de cette « saison en enfer » qu’elle lui avait fait
passer, il lui fallait lutter aussi contre cette envie (MONTHERLANT,
Lépreuses)
12. Après une saison en enfer de quatre années, ce pays couvert de ruines et
creusé de tombes retrouve (…) ce langage de la grandeur dont bien avant le
désastre de 1940, il avait déjà perdu l’usage.
Retour
|