Les
Bateleurs
1905 –
Huile
sur
toile, 210x225
cm –
National
Gallery
of
Art,
Washington

Par la grandeur de son format, qui situe les figures représentées dans
leur vraie dimension, un tableau de l’importance des Bateleurs ne peut
être pris pour une scène de genre. En effet, sans pour autant vouloir la
réduire dans une seule interprétation allégorique, une telle peinture
reprend l’interrogation que Picasso a délibérément laissée sans réponse
dans la Vie et qu’il formule ici différemment.
Refusant tout
autant qu’hier l’expressionnisme ou l’anecdote des gestes, des attitudes,
Picasso fixe les Bateleurs dans un moment banal de leur existence,
apparemment ainsi qu’un photographe l’aurait fait. Mais alors pourquoi le
peintre a-t-il saisi ce qu’aucun photographe n’a jamais enregistré et qui
nous pousse à paraphraser un titre de Gauguin : d’où viennent-ils, qui
sont-ils, où vont-ils ? Triple question à laquelle nous tentons vainement
de répondre, car ces personnages nous déroutent et nous et nous ne
sommes sûrs que de ce qu’ils sont - plus exactement, de ce qu’ils
semblent.
Gens du voyage
voués à une perpétuelle errance, les voici arrêtés et rassemblés pour on
ne sait quelle raison, étrangement revêtus de leurs habits de parade
dans ce paysage aride, désolé, loin des villes et des villages. Si la
nature de leurs rapports, les motivations de leur halte, la bizarrerie de
leurs costumes nous échappe, le fond, sur lequel ils paraissent rapportés,
crée un espace sans profondeur, comme s’ils se détachaient sur une toile
peinte, un décor délavé de théâtre forain. Peut-être alors sommes-nous
à une représentation ou à sa répétition ? Peut-être encore s’agit-il d’une
parabole, le paysage réfléchissant la mélancolie des personnages, la
nostalgie qu’éprouve le peintre
de l’Espagne aux terres âpres et sourdement colorées, dont il invoque la
présence à travers la figure féminine du premier plan rappelant la
Femme de Majorque.
En réalité, la Femme de Majorque
et les cinq autres
protagonistes des Bateleurs constituent le tableau récapitulatif des
principaux types peints par Picasso durant l’année
1905. Réunis hors du monde qui leur est coutumier, ils se doublent ici
d’une grandeur tragique, d’un sens cérémoniel, comme si leur rencontre
n’était pas fortuite et correspondait, au contraire, à quelque
célébration, sans que l’on puisse jamais départager avec certitude, dans
le rituel de leur jeu interrompu et pétrifié dans une phase
indéchiffrable, ce qui relève du théâtre et ce qui relève de la vie - où
l’un et l’autre commencent et finissent.