Le vieil
homme assis
1971,h/t, 145,5 x 114,
Paris, Musée Picasso
Deux ans avant sa mort, Picasso peint ce
portrait intitulé Le vieil homme assis. Les bleus de cobalt, verts et
oranges vifs,
audacieux, confèrent au tableau une vitalité surprenante. Les
barbouillages, les coulures ont une spontanéité déroutante : ils
rappellent la facture «
négligée » des peintures d’enfants, et posent la
question du retour à « l’enfance de l’art ». On le sait, Picasso a toujours violemment critiqué
l’apprentissage académique et stérilisant qu’il avait dû subir, et
contre lequel il a témoigné avoir « lutté toute sa vie ». D’où le style
dont ici, il use : bad painting et non finito ; en d’autres termes, le
style tardif ou Spätstill qu’en 1973, à Avignon, la critique louangea ou
décria.
Si le personnage peint n’est pas jeune, son
grand âge ne s’impose pas. Il n’affiche pas les stéréotypes de la
vieillesse, rides, maigreur, faiblesse, épaules voûtées ; et les
couleurs qui lui sont attribuées ne coïncident pas avec les teintes
sombres qu’en général, on associe à l’idée de fin de vie. Sans l’apport
du titre officiel, voit-on, dans ce portrait, le vieil homme dont il est
question ?
L’homme, campé de face, calé sur son
fauteuil, fixe le spectateur de ses deux pupilles noires.
Deux indécidables profils habitent un visage
mouvant, cerné par une barbe en frisottis qui escamote les oreilles et
rend la figure imposante par rapport au torse, où trois petits cercles
inscrivent un axe reliant le visage à l’entrejambe écarté. La main
droite, posée à plat, dialogue avec - en guise de main gauche - une
curieuse excroissance projetée vers l’avant. Ce membre étrange soutient
une plage bleue qui, incongrue, remonte sous le menton. Cette dernière
élide l’épaule et le bras gauches, remplacés par le dossier du fauteuil
et la traînée de cobalt arrimée à la main. Main, pouce, phallus, garde
d’épée, ou moignon, cet appendice défie toute vraisemblance. Il semble
guider la plage bleue qui, vibrante, est tendue en direction du
spectateur, à qui elle tire littéralement la langue, lui faisant ainsi «
la nique ». Sorte d’offensive contre-figurative interne à la
représentation, tour de force expressif du peintre qui ose tout.
"Auparavant les tableaux s'acheminaient vers leur fin par progression…Un
tableau était une somme d’additions. Chez moi, un tableau est une somme
de destructions. Je fais un tableau, ensuite je le détruis. Mais à la
fin du compte rien n'est perdu ; le rouge que j'ai enlevé d'une part se
trouve quelque part ailleurs ». Ainsi du bleu.
Le déguisement dont le bonhomme est affublé,
gilet de torero, cuissardes et couvre-chef ondulant, confirmerait
l’hypothèse de l’ironie ludique, la volonté qu’a Picasso de déjouer les
règles du « picturalement correct ». Il y a plus. Si le portrait d’un
personnage assis est un thème classique de la peinture, sa bienséance
est malmenée. Défiant les convenances sociales, le costume dévoile une
panse rebondie piquée de trois nombrils. Le chapeau vacille et coule sur
le visage. L’homme est collé à son trône-fauteuil, tel un roi de
mascarade : « Yo el rey » ? Moi le roi ? Autoportrait de l’artiste ?
Parmi les nombreux masques derrière lesquels Picasso aimait se cacher
dans sa dernière période, outre les fanfarons et mousquetaires, «
l’avatar le plus fréquent » était le personnage de l’artiste.
L’autoportrait – à preuve l’ultime exécuté par Picasso le 30 juin 1975
-, s’il est, suivant la définition littérale du terme, « chiffré dans le
code de la ressemblance physique », peut aussi l’être de façon moins
explicite : affaire de définitions.
Le peintre âgé se joue des contraintes
stylistiques et du « métier ». Et de son image. Plein de verve, le
Maître est prêt à en découdre, et continue à expérimenter, sauvagement.
L’avenir appartient au tableau. « Chaque jour, je fais pire » disait
Picasso, conscient du travail qu’il accomplissait sans jamais pouvoir y
« mettre le mot FIN ». Admirable liberté.