La Vie
1903 –
Huile sur toile, 197x127,3 cm – Cleveland Museum of Art

Cette œuvre marque un point culminant de la période bleue, la Vie constitue également un tableau capital dans l’œuvre de Picasso. Plusieurs
tentations, pour être esthétiques, n’en reflètent pas moins l’état
d’esprit de leur auteur, s’y retrouvent confrontés et de sa vision et de
sa conception de la condition humaine.
La composition s’organise hiératiquement, symétriquement, à partir de deux
groupes de personnages qui correspondent aux deux thèmes principaux de
cette époque : d’une part, à gauche, le thème du nu avec le couple enlacé
rappelant les différentes versions des Étreintes ; d’autre part à droite,
le double thème de la figure drapée et de la maternité, déjà plusieurs
fois traité, avec la femme portant un enfant dans les bras. Il est clair
que le premier groupe symbolise l’amour charnel et le second l’amour
maternel, mais il devient problématique de s’aventurer au-delà de ces
interprétations qui, pour s’en tenir aux seules apparences, n’éclairent
nullement les rapports qui rassemblent ou opposent ces personnages. Les
deux tableaux superposés que l’on distingue dans le fond de l’atelier ne
nous renseignent pas davantage : celui du bas une femme nue accroupie et
prostrée, l’un et l’autre, toutefois, s’insèrent dans le champ pour
amplifier qu’ils nous dérobent.
Cependant quelle que soit la signification cachée de cette allégorie, il
émane de la Vie un sentiment de profonde inquiétude, une sorte d’angoisse
existentielle, qu’accentue encore la froideur tonale de ce bleu dans
lequel les figures se modèlent pour mieux s’enfermer sur elles-mêmes. Ni
le couple ni la mère, en effet, ne communiquent entre eux ; on dirait même
qu’ils redoutent de croiser leurs regards impénétrables, qui plongent hors
de la toile – dans notre vie. Ils sont construits comme des blocs
homogènes et indissociablement liés. L’enfant appartient à la mère, la
femme à l’homme qu’elle aime et les corps nus des amants ne paraissent pas
moins sévères et tendus que le corps voilé de la maternité.
Dans quel sens alors faut-il lire cette allégorie ? De gauche à droite ou
de droite à gauche ? Et à quel moment doit-on faire intervenir les images
du fond ? Ont-elles un indice présent, passé ou à venir ? Par rapport au
couple ou par rapport à la mère ? Autant de questions pour lesquelles le
peintre s’est refusé de figurer des réponses, mais qu’il nous laisse
libres d’imaginer.
Car la Vie pose en termes de peinture l’interrogation qui fut celle de
Picasso, durant ces années-là, sur la signification du passage de l’homme
sur la terre.